Histoires du jour

11/02/2020 le prix de l'entrecôte

Pièce en un acte
Édouard : Majordome
Louis-Joseph de Quatremare : Président
 
- Monsieur le Président, vous à l’office ?
- Et bien Édouard, quel est le problème ? J’ai bien le droit de venir dans ma cuisine ?
- Effectivement Monsieur, mais c’est la première fois depuis 15 ans que je suis à votre service. Quelque chose de grave peut-être ? Un drame familial ?
- Non Édouard Je viens simplement vérifier si vous êtes allé acheter l’entrecôte que je vous ai demandée pour ce midi.
- J’arrive tout juste Monsieur. Elle est là, devant vous sur la table avec la note du boucher.
- Quoi ? 15 euros une entrecôte ? Mais c’est du vol !! Pour ce prix j'espère qu'elle sera bonne !
- Je ferais remarquer à Monsieur qu’elle vient de chez Vincent le boucher du coin de la rue Mignard. Tout le XVIème se fournit chez lui. D’ailleurs Germaine notre concierge pour qui j’en ai acheté une dit comme vous : « c’est cher mais c’est de la bonne viande chez Vincent. » Enfin pas tout à fait comme vous. Car vous dites : « c’est peut-être bon mais c’est cher. » alors que Germaine pense que la qualité justifie le prix : « c’est cher mais c’est bon. » Vous voyez la nuance ?
- Vous ergotez Édouard. Je ne suis pas venu vous voir pour prendre une leçon de sémantique. Vous avez la note de l’épicier aussi ?
- Oui Monsieur, la voici.
Quoi ? 5257,25 euros ?
- C’est pour le mois dernier Monsieur
- Mais c’est énorme !
- Effectivement Monsieur, à peu près quatre fois le salaire mensuel de madame Germaine, salaire de ce mois qu’elle attend d’ailleurs.
- D’accord, d’accord, nous verrons cela plus tard.
- Je me permets d’insister, Monsieur, car l’épicier m’a demandé de vous dire : à moins de régler cette note, il ne nous fera plus crédit.
- Édouard, vous commencez à me porter sur les nerfs en m’accablant que questions que vous avez toujours su  régler sans m’importuner. Savez-vous que si vous persistez je pourrais changer de majordome. Il y a d’autres majordomes stylés et moins chers sur la place.
- Monsieur a tout a fait raison. Mais un vrai bon majordome c’est cher et exigeant aujourd’hui. C’est comme l’entrecôte, quand c’est bon c’est cher.
- Encore l’entrecôte ? Mais vous en faites une idée fixe ?
- Non, non Monsieur, c’est simplement pour vous montrer que la valeur des choses dépend du niveau social et culturel de celui qui en discute.
- Et ça veut dire quoi votre charabia ?
- C’est très simple à comprendre Monsieur : Je prends un exemple : Madame Germaine attend son salaire du mois dernier depuis 15 jours et sait se montrer patiente. En outre elle trouve qu’une bonne entrecôte est forcément chère et vous..
- Quoi et moi ?
-Vous, vous trouvez l’entrecôte trop chère et vous n’avez aucune honte à différer le paiement du salaire de madame Germaine.
- Je ne suis pas venu ici pour me faire donner des leçons de morale !
- Je me permets de rappeler à Monsieur qu’à l’office la parole est libre. Depuis des générations de gens de maison l’office est le seul lieu ou ils ont le droit de parler sans gêne des maîtres et les maîtres respectent ce droit. Si vous ne voulez ps que je parle comme je le fais, ne venez pas à l’office et sonnez moi pour me demander des explications dans votre espace. Vous êtes ici dans notre domaine et vous ne pouvez y parler en maître. Mais revenons au problème de madame Germaine et son salaire. Je voulais simplement expliquer qu’il y a une différence entre les gens de maison et ceux de la classe supérieure et que cette différence n’est pas à l’avantage de cette dernière.
- Je vous vois venir Édouard. Vous voulez me pousser à bout afin que je vous licencie pour pouvoir m’extorquer de l’argent devant les Prud’hommes au prétexte d’un licenciement sans motif valable.
- Non Monsieur, loin de moi ce plan machiavélique. Je suis bien chez vous, le salaire est ridicule mais les à-côtés compensent largement.
- Quels à-côtés ?
- Ce que je gagne en bourse grâce à vous.
- Vous jouez en bourse Édouard, sur mon dos ? Mais vous méritez les Assises mon garçon !
- Je me suis mal exprimé Monsieur. J’ai commencé à jouer en bourse il y a 10 ans quand vous avez fait installer dans l’immeuble une ligne internet avec une box wifi. Au début j’ai fait les mêmes choix de vente ou d’achat, que vous, pour apprendre. Mais j’ai perdu beaucoup d’argent et un jour j’ai joué en faisant les choix inverses des vôtres. A partir de ce moment là j’ai gagné, de l’argent, beaucoup d’argent. Et j’ai fait de bons placements en obligations sûres ce qui fait qu’aujourd’hui, je suis riche alors que vous êtes ruiné.
- Comment ça, vous savez que je suis ruiné ?
- Tout simplement parce que j’ai acheté les actions de vos sociétés au fur et à mesure que vous les vendiez pour trouver du cash et mener votre vie dissolue. Il ne me manque plus que d’acquérir la majorité dans « Enjoy-boys » que vous détenez encore.
- Et pourquoi je vous vendrais ces actions ?
- Parce que je les veux et que je suis le seul à vous en offrir un bon prix. Actuellement elles cotent 10 euros alors qu’il y a 2 ans elles en cotaient 20.
- Et vous m’en offrez combien ?
- Je vous en offre 15
- Non, 17
- C’est 15 et pas un euro de plus
- D’accord. Vous pouvez me prêter 10000 euros ?
- Pas de problème Monsieur le président. Je vous les apporterai au moment du repas, avec l’entrecôte.
- N’exagérez pas Édouard
- Qu’allez-vous devenir maintenant ?
- Je vais cherche un emploi dans mes compétences.
-J’ai bien une offre à vous faire. Nous nous connaissons bien maintenant. J’ai acheté le petit hôtel particulier dans le Marais , tout près d’ici et je cherche un majordome, cela vous tente ?

25/01/2020 le sculpteur de flammes

Le sculpteur de flammes
Bien que je n’aie personne autour de moi à qui raconter mon histoire je vais la raconter car elle m’obsède depuis déjà longtemps. Et peut-être qu’en l’écrivant des souvenirs essentiels me reviendront.
Cela s’est passé en 2050 ou 2051 je ne sais plus trop, n’ayant plus de point de repère temporel. Je suis certainement un survivant de la grande catastrophe qui a ravagé la planète. Ma femme et mes descendants ont disparus depuis longtemps et si j’ai survécu c’est grâce à un concours de circonstances extraordinaires. Ce jour là j’étais descendu dans mon puits presque à sec pour enlever les divers détritus qui s’y étaient accumulés : passoire à escargot, tournevis et squelette de chat arrivé là je ne sais comment. J’écoutais ma radio préférée grâce à un petit poste à pile âgé de plus de 30 ans mais encore efficace. L’émission en cours a été stoppée pour la lecture d’un message d’information stupéfiant : plusieurs bombes atomiques avaient explosé en différents points de la terre : aux États Unis, en Russie, en Chine et deux en France sans précision du lieu exact. Le message demandait aux auditeurs de rester cloîtrés chez eux. Mon épouse et les voisins proches étaient partis faire des courses en début d’après-midi. Je ne les ai jamais revus. Au bout de quelques heures la radio s’est tue, définitivement. Je suis resté dans mon puits jusqu’à la nuit et ensuite je suis rentré dans la maison : il faisait une chaleur insupportable. J’ai fermé les volets et je n’ai plus bougé de la maison durant plusieurs jours, j’étais mort d’angoisse mais ne ressentant rien de particulier. Mon histoire n’ayant pas pour but de raconter comment j’ai survécu je n’entrerai pas dans les détails de ma vie de survivant.
Mon histoire commence réellement le jour ou un vieil indien est apparu dans ma cour. Était-il vraiment un indien ou lui ressemblait-il tellement que je n’avais pas d’autre mot pour en parler. Il est et restera toujours pour moi l’indien. Nous sommes salués chacun dans notre langue. La sienne n’était pas l’anglais, sinon je l’aurais comprise mais ses gestes suffirent à le comprendre. Il voulait à boire et mon puits s’étant rempli je n’ai eu aucun problème à l’abreuver. Peu à peu notre coexistence s’est organisée. Nous nous épaulions mutuellement, moi en lui offrant le gîte dans ma maison qui avait échappé à la destruction, lui en m’aidant à trouver ma nourriture dans une nature dévastée mais qui reprenait vie peu à peu. Il était un peu plus âgé que moi. Après bien d’explications et de chiffres aligné sur du papier je compris qu’il devait avoir 120 ans je crois alors que j’en avais 112. Nous étions arrivés à cet âge incroyable par une modification de notre ADN (c’est du moins ce que j’ai supposé probable à partir de mes souvenirs scientifiques) provoquée à toute évidence par le cataclysme nucléaire qui avait détruit presque toute vie sur la terre. Quelques poches avaient du résister, comme mon petit coin de campagne. La seule explication plausible était donc que nos cellules s’étaient régénérées au lieu de continuer à se détruire comme il se produit normalement en vieillissant. Je ne m’étendrais pas plus sur ce sujet car je n’ai pas le moyen de confirmer mes suppositions en les confrontant à d’autres humains plus compétents que moi.
Mon ami l’indien parlait peu, passait de longues heures à psalmodier des incantations auxquelles je ne comprenais rien. Presque à chaque fois il allumait un petit feu au fond du jardin (enfin de ce qui jadis avait été un jardin). Quand je le voyais partir vars l’ancienne forêt qui démarrait à quelques centaines de mètres je pouvais prédire qu’il reviendrait avec une provision de petit bois sec. Il m’était arrivé de le suivre en cherchant à l’aider à ramasser son bois mais je ne luis présentais jamais le morceau qui lui convenait. Je suppose qu’un jour il cherchait des brindilles de chênes, un autre jour des brindilles de bouleau, de hêtre ou de frêne. De dépit j’avais abandonné et j’attendais son retour en m’occupant à quelques travaux d’entretien ou de jardinage.
De retour il s’activait à préparer son feu : un tout petit feu que quelques vingt centimètres de diamètre et de même hauteur. Il entrecroisait les brindilles dans un certain ordre, c’est du moins ce que j’ai supposé car souvent un détruisait la construction en cours pour recommencer. Quand il avait fini sa pyramide de petit bois nous attendions la tombée de la nuit pour allumer le feu. Il me demandait alors une allumette alors que nous avions toujours une réserve de braises que nous entretenions dans la cheminée. Sa demande me faisait enrager car je n’avais plus que trois boîtes d’allumettes et aucune possibilité d’en trouver d’autres un jour. IL était intraitable, il lui fallait allumer son feu avec une allumette neuve. Par chance l’allumage ne ratait jamais.
Le feu démarrait donc et les flammes d’abord discrètes s’élevaient joyeuses sous nos yeux. Elles dessinaient quelque chose de différent à chaque fois. Les flammes ne dansaient pas au hasard comme j’étais habitué à les observer dans ma cheminée. Elles dessinaient une forme mouvante bien entendu mais selon une structure précise : soit d’un mur régulier, soit d’une pyramide, soit en forme de dents de scie bien régulières. La couleur était différente à chaque fois. Je suppose que cela dépendait du bois choisi et de la construction. C’était splendide et je regardais ces flammes avec l’émerveillement d’un enfant. Mon indien se mettait alors à psalmodier des phrases que je ne comprenais pas mais auxquelles j’étais attentif. Des images se formaient dans ma tête et des souvenirs surgissaient sans prévenir.
Les images et les pensées différaient en fonction du feu, de sa couleur : avec des feux aux flammes bleues je voyais et pensais à mes parents, à ma grand-mère ? Quand le feu donnait des flammes orange mes pensées allaient vers les femmes que j’ai connues et oubliées. Le feu aux flammes vertes me renvoyait les images de ma femme, de mes enfants et je ne pouvais les regarder sans pleurer. Les feux aux flammes rouges me faisaient peur sans que rien de précis n’apparaisse.
C’est en regardant le feu aux flammes bleues que j’ai appris que j’étais le fils préféré de ma mère, hypothèse qui ne m’était jamais venue à l’esprit. Je ne souvenais que des reproches du genre : « avec ce que nous coûte tes études tu pourrais au moins faire l’effort d’avoir de bonnes notes ». Ou bien je me souvenais des corvées auxquelles mon rôle d’aîné me donnait droit : surveiller le troisième frère dans son berceau pendant que les parents étaient au cinéma, promener ce petit con dans la poussette ou détordre une boîte de clous. Les flammes m’on répondu : «rappelles-toi les vacances que tu as passées à Fréjus chez l’oncle Armand. Rappelles-toi le canoé que nous avons acheté aux voisins uniquement pour toi. Et la tente que j’ai cousue et que tu as brûlée… ». D’autres souvenirs sont remontés à la surface de ma conscience grâce aux petites flammes bleues de mon indien. Il est donc bien possible que j’étais le fils préféré de ma mère.
Des flammes orange deux femmes sont sorties pour me rappeler mon égoïsme et mon incapacité à comprendre le non-dit. Béatrice aurait tant voulu que je divorce pour l’épouser. Elle a tout fait pour me convaincre et je n’ai rien compris ou rien voulu comprendre. Ginette aurait voulu que je l’aime autrement que je l’ai fait. Les petites flammes orange sont sans pitié pour l’ego.
Quand aux flammes rouges que mon indien mettait un certain plaisir à allumer avec un petit sourire en coin qui m’agaçait je ne peux rien dire à part qu’elles me faisaient peur. Elles dessinaient dans la nuit tombante des sigles bizarres, des presque visages et des paysages désolés, des forêts ravagées par le feu et le crépitement du feu ne faisait qu’ajouter à mon angoisse. Elles devaient faire resurgir de mon inconscient les souvenirs de guerres que j’avais vécues : La deuxième guerre mondiale dont ma mémoire n’a gardé que les bons souvenirs d’enfant découvrant la vie à la campagne mais qui a fait disparaître les images des bombardements ou les mitraillages de stukas pendant l’exode et les cadavres qui jonchaient les routes. La guerre d’Algérie a bien entendu surgit des flammes avec ses peurs, ses lâchetés et le conseil de guerre auquel j’ai échappé et dont je ne peux parler sans une émotion intense.
Mais tout cela est du passé que rien ne fera jamais revivre. Le présent seul compte avec ses difficultés quotidiennes dans ce monde détruit qui nous entoure l’indien et moi.
Un jour je lui ai demandé un feu parlant de l’avenir plutôt que du passé. Il a souri et m’a montré les braises du feu que nous entretenions avec soin dans la cheminée : « Fais en sorte que ce feu ne s’éteigne jamais et tu verras l’avenir »
Hyppolite Chlorate

02/01/2020 la culture ne pèse rien

Ayant décidé de me remettre à des lectures moins superficielles que les romans que je lisais jusqu’à aujourd’hui j’ai ressorti de la bibliothèque « A la recherche du temps perdu de Marcel Proust ». Ce sont trois gros volumes reliés quasiment neufs que j’ai du acheter sur un coup de tête il y a bien vingt ans. Le marque page était au tiers du premier volume et attendais sagement que je reprenne ma lecture. Je me suis installé dans mon fauteuil préféré, l’esprit serein : l’estime de moi-même était remontée d’un cran. Au diable les délicieux romans de Charles Exbrayat qui faisaient mes délices jusqu’il y a quelques jours. J’allais enfin acquérir la culture qui m’avait toujours manquée. Jusqu’à aujourd’hui le livre de Marcel Proust n’avait laissé de trace dans ma mémoire que la phrase : « Longtemps je me suis couché de bonne heure ». C’est peu je le reconnais. C’est donc avec un bel enthousiasme que j’ai ouvert le premier volume. J’ai sauté contrairement à mon habitude la préface dont je me méfiais des effets sur ma concentration toute neuve. Au bout de quelques pages, le livre m’a échappé et est tombé par terre avec un bruit qui m’a fait sursauter. Contrariant l’arthrose de mon genou droit je me suis penché pour le ramasser et c’est là que j’ai pris conscience de son poids. Pour me rassurer je suis allé chercher la balance de cuisine et j’ai pesé le coffret des trois volumes : 2, 957 kg . Ce n’est pas rien. Ayant pris l’habitude de lire sur une liseuse légère mes mains ne savaient plus gérer le poids d’un livre de papier. Je suis resté interdit un instant mais aussitôt mes reflexes ont joué et je me suis précipité sur ma liseuse pour télécharger le livre de Proust. Ayant la balance sous la main j’ai pesé également ma liseuse : 300 grammes. Par miracle il existait sur mon fournisseur habituel (que vous aurez reconnu) à un pris dérisoire. En quelques secondes il était commandé et au bout de 5 minutes les quarante titres faisant près de 5000 pages étaient arrivées entre mes mains. Comme à chaque fois je suis resté sans voix devant ce miracle de transmission incompréhensible au cerveau d’aujourd’hui: J’étais dans mon fauteuil, 3 murs me séparaient de la box et des milliers de kilomètres de câbles me séparaient du serveur point de départ et j’avais tout Proust entre les mains. J’eu l’impression de m’être penché au-dessus d’un gouffre infernal. Allez savoir pourquoi j’ai pesé à nouveau ma liseuse : 300 grammes. Pas de changement. C’est effrayant de constater que le livre de Marcel Proust ne pèse rien. Etonnant non ? Ne riez pas. Je ne suis pas naïf, je sais bien que le chip mémoire sur lequel mes livres sont stockés ne pèse pas plus plein que vide. Mais si tous les livres écrits sur terre se retrouvent stockés informatiquement sur des supports qui ne changent pas de poids quand on les charge que cela veut il dire ? Petit à petit, sournoisement nous allons tous faire comme nos gouvernements qui remplacent les salariés des impôts par des logiciels informatiques, nous allons porter à la décharge les livres qui encombrent nos étagères. Déjà dans mon village je suis le seul à avoir une bibliothèque : la télévision a remplacé la lecture dans tous les foyers. Bien entendu ce ne sont pas les gens de ma génération qui mettront les livres papier à la décharge. Mes descendants vont faire le travail à ma place. Plus généralement les bibliothèques publiques vont faire de même en mettant à la disposition des lecteurs des tablettes téléchargées des livres demandés. Mon fournisseur va rapidement faire disparaître les éditions papier de son catalogue. Pendant encore longtemps la BNF ou la bibliothèque du Congrès américain conserveront des livres papier. Mais je constate depuis déjà un bon moment que la BNF met en ligne bon nombre de livres.

Nous allons donc bientôt vivre dans un monde merveilleux ou tout sera sur support électronique : le courrier, les impôts, les recettes de cuisine comme « A la recherche du temps perdu de Marcel Proust ». L’électricité sera la reine du monde car tout fonctionnera à l’électricité : les autos, les ordinateurs par lesquels tout devra passer, les caisses enregistreuses des supermarchés, et bien entendu le chauffage dont nous ne pouvons plus nous passer. Il est bien entendu que nous ne manquerons jamais d’électricité : jamais. Vraiment ?

29/12/2019 Chers terriens

Chers humains terriens
Je vous écris ce petit message afin de vous prévenir de ce qui vous attend si vous continuez à vous comporter ainsi que vous le faites. Sur la planète d’où je vous écris nous avons souvent fait les mêmes erreurs que vous mais nous avons eu la chance d’avoir pu éviter le pire. J’aimerais vous faire partager notre expérience afin qu’elle vous serve de leçon.
La réflexion qui nous a sauvés est celle-ci : le bonheur individuel est incompatible avec le bonheur collectif ou plutôt incompatible avec la pérennité de la vie qu’elle soit celle de notre espèce ou celle de la vie en général. Nous en avons pris conscience au bon moment : celui ou tout bascule vers la catastrophe.
La planète sur laquelle je vis est, en tous points, semblable à la votre : peut-être un peu plus grande. Elle tourne autour d’un soleil un peu plus massif que le votre. La vie s’y est développée différemment. Les différences entre les espèces sont moins marquées que chez vous. Le langage est le même pour tous : que ce soit chez les plantes (enfin, ce que vous appelez des plantes), chez les herbivores ou les carnivores (toujours en faisant références à vos propres distinctions, qui n’ont pas cours chez nous).
Mais revenons à ce qui nous est arrivé afin que cela vous serve d’exemple.
Pour commencer : Ce que vous appelez les maladies. Ce que nous appelons les espèces trop invasives. Quand une espèce prolifère aux dépends des autres espèces nous avons appris à faire en sorte d’en limiter l’expansion alors que vous essayez de la faire disparaître complètement. Grave erreur et pour deux raisons : la première : l’espèce en question sera remplacée plus ou moins vite par d’autres peut-être plus dangereuses. La seconde : les autres espèces vont plus ou moins proliférer. Chez vous par exemple, les progrès médicaux ont freiné ou fait disparaître des maladies comme la peste, la tuberculose, le sida et bien d’autres encore qui freinaient l’expansion de l’espèce humaine. Conséquence, l’espèce humaine est passée de quelques millions d’individus à plusieurs milliards d’où des problèmes insurmontables que vous commencez seulement à comprendre. Sur notre planète nous ne soignons que ce que vous appelez les bobos. Nous ne soignons pas les maladies graves, les infections transmissibles. Nous aidons les malades à mourir sereinement et nous isolons les cas contagieux. Ce faisant nous limitons la population à une taille compatible avec les moyens de subsistance. Chaque espèce procède de même. Vous êtes choqués ? Et les morts de votre dernière guerre ne vous ont rien appris ? Pendant des millénaires vous avez fait comme nous : vous n’aviez pas inventé tous les médicaments et tous les traitements médicaux qui font votre fierté (enfin pour ceux qui y ont droit) et la population humaine restait stable comme les autres espèces vivantes.
Après bien des échecs notre approche a été différente. Mais auparavant une précision importante : nous n’avons pas ce que vous appelez des religions. C’est un travers auquel nous avons échappé. Nous avons, dans chaque communauté deux gouvernements : un gouvernement du court terme et au-dessus un gouvernement ou plutôt un comité de sages du long terme. C’est ce comité des sages ou des anciens qui décide des actions à entreprendre face à des événements aux conséquences potentiellement dangereuses. Ce comité d’une espèce se met en relation avec les comités des autres espèces pour faire le meilleur choix et prendre la décision qui s’impose à tous. Bien évidemment au départ personne n’est d’accord mais les discussions durent aussi longtemps que nécessaire pour arriver à la bonne décision. Nous ne sommes pas naïfs : certains choix se révèlent néfastes et nous devons changer de politique. Mais n’oubliez pas que le choix se fait avec l’accord de toutes les espèces concernées. Chez vous une espèce, l’espèce humaine décide de tout sans consulter les autres espèces. Le monde semble appartenir à l’espèce humaine, conception qui nous semble monstrueuse, sans vision globale de la réalité de la vie.
Il nous a donc fallu lutter contre le problème des maladies ou plutôt des espèces invasives. Ce n’a pas été facile. Il y a des espèces avec lesquelles nous pouvons échanger car nous parlons la même langue et les espèces primitives, les plus dangereuses dont nous devons limiter l’expansion car néfastes pour les autres espèces et avec lesquelles nous ne pouvons pas discuter : chez vous ce sont les bactéries, les virus et autres micro-organismes. Nous faisons alors des concessions : nous acceptons des pertes parfois importantes en échange d’une stabilisation de la taille de l’espèce concernée. Accepter des pertes, cela veut dire accepter des morts dans votre langage et votre culture. La mort d’un individu contre la pérennité de l’espèce : voilà la philosophie qui nous guide. Votre conception de la vie est différente : vous n’avez pas compris ou pas voulu comprendre que la mort individuelle est inévitable et que le paradis n’est qu’une vue de l’esprit. Par contre la mort d’une société ou d’une espèce vivante est évitable si on met sa survie au-dessus de la mort d’un ou de quelques individus. Pourtant vous n’hésitez pas à tuer sans compter : Vues de notre planète vos guerres nous sont incompréhensibles. Vous faites mourir des individus jeunes et en bonne santé et vous maintenez en vie des individus vieux et usés, malades, handicapés, inutiles à leur groupe vivant. Sans arrêt vous mettez en avant une morale ou des principes philosophiques vides de sens de notre point de vue. Les effets de votre inconséquence sont pourtant visibles : disparition d’une multitude d’espèces animales ou végétales qui vous paraissent inutiles sans imaginer un instant que c’est peut-être votre espèce qui est inutile. Pollutions monstrueuses, destruction d’espaces naturels et stockage d’engins de mort chimiques ou radioactifs qui contredisent sans discussion votre prétendu respect de la vie.
Vous aviez pourtant parmi vous des modèles qui auraient pu vous aider à mieux agir : les tribus indiennes du continent américain ou les tribus des forêts africaines. Ces humains avaient réussi à vivre pendant des millénaires en harmonie avec leur environnement. Mais en l’espace des quelques centaines d’années terrestres vous les avez éliminés au prétexte de la civilisation, concept que vu de notre planète nous ne comprenons pas.
Mais je me laisse emporter par l’incompréhension de votre fonctionnement et je néglige de vous parler de notre exemple.
Comme je l’ai dit au début de ce texte nous sommes les habitants d’une planète semblable à la votre mais dans une autre galaxie. Je ne m’étendrais pas sur les cycles du jour, des ans ni sur les températures ou les éruptions volcaniques. A quelques nuances près, l’univers dont nous faisons partie se comporte pareillement quelle que soit les galaxies ou les systèmes solaires concernés. C’est au niveau du détail que les choses sont différentes : un degré de plus ou de moins, un cycle solaire un peu plus long ou plus court et tout change. Les détails techniques de notre planète n’ont aucun intérêt pour vous puisque vous ne pouvez pas les copier. Par contre nos comportements et notre façon de vivre peuvent vous servir de modèle.
La vie est apparue sur notre planète un peu comme sur la votre : le hasard, une comète, un changement climatique et des choses inertes se sont mises à vibrer. Une première lutte opposa les espèces vivantes sur l’occupation de l’espace. Eternel bagarre entre ceux qui veulent tout et ceux qui ne lâchent rien. Pendant des milliers d’années la guerre fut féroce entre les être vivants de notre planète mais nous sommes assez vite arrivés au constat que seul l’équilibre des forces était la solution. Ce n’était pas raisonné, juste un constat, une obligation. Comment arriver à cet équilibre ? En confrontant nos forces et nos besoins par la négociation. Cette négociation se passe de manière fluide par des moyens que vous avez volontairement oubliés et remplacés par la parole verbale. Il en reste des traces dans votre culture que vous prenez bien soin d’ignorer ou de ridiculiser : la communication psychique ou transmission de pensée par l’intermédiaire des esprits. Demandez à vos derniers chamans avant qu’ils disparaissent comment cela marche. C’est à la fois très simple et très compliqué : il faut entendre (ou plutôt recevoir) le message et l’interpréter. Cela demande du temps, de la réflexion et l’échange de nouveaux messages. Chez vous un retour à cette manière d’échanger commence timidement à poindre. Vous avez de plus en plus d’humains qui comprennent les erreurs commises non pas à l’écoute des statistiques ou des rapports des scientifiques mais à l’écoute des messages envoyés par les autres être vivants. Une prise de conscience à partir d’informations non verbales reçues et comprises. C’est un phénomène que nous maîtrisons bien aujourd’hui et que vous avez intérêt à comprendre et partager. Certains humains communiquent avec les plantes et les animaux. Ils sont ridiculisés par les esprits forts qui vous dirigent et vous imposent un modèle de vie absurde. Mais ce sont ces passeurs de message qui ont raison. Écoutez-les au lieu de les ignorer.
Un spécialste et amoureux des abeilles a dit : « « Je pense toujours aux abeilles, et où en est le monde en ce moment… C’est comme si les abeilles pouvaient nous montrer, à nous, êtres humains, comment on peut être différent, sur cette planète. Je pense qu’il y a un enseignement là-dedans, un enseignement de la sagesse. » (Michael Joshin Thiele).
Ma crainte aujourd’hui vous concernant est celle-ci : par une guerre totale vous allez tout détruire, tout ruiner et transformer la planète bleue en poubelle nauséabonde. Il est presque trop tard.

19/08/2019 Tri sélectif en Basse Normandie

        On trouve de tout dans les poubelles malgré la mise en place de poubelles spécialisées et l’implantation de déchetteries.
         Cette histoire s’est passée dans un petit village de Normandie. Village dont les habitants sont soit des retraités soit des éleveurs de vaches à lait de différentes races : Montbéliardes, Holstein ou Normandes pour certains, de vaches de collection pour un autre ou de vaches immigrées pour le dernier. Par vaches de collection nous entendons quelques belles vaches anglo-normandes ou plutôt des Jersiaises et comme vaches immigrées des Salers aux longues cornes qui n’ont rien à faire en Normandie, enfin ce n’est que mon avis. Ce petit village n’a rien d’extraordinaire. Le seul commerce  a fermé en 1970 et la cabine téléphonique a disparu en 2018.
         Les poubelles de ménage sont ramassées le lundi matin entre 5 et 7 heures. Les poubelles de déchets comme le papier, le plastique ou les boîtes de métal sont ramassées le mercredi matin entre 6 heures et 11 heures. Cette amplitude de temps n’a pas de raison d’être logique et agace plus ou moins les habitants selon leur sens de l’exactitude.
         Un lundi matin donc le camion poubelle est passé à 6 heures 15. Il a ramassé les sacs sans incident particulier. Il est utile de préciser que le camion poubelle arrive à vide dans ce village car si le bourg est peu peuplé les hameaux de la commune sont nombreux et le camion fait le plein avec les poubelles de toute la commune.  Il termine sa tournée vers 10 heures et repart vers le centre de tri à quelques kilomètres.
         C’est au centre de tri que l’événement s’est produit. Le camion a hydrauliquement levé sa benne trop loin de la fosse devant recevoir les sacs et ceux-ci se sont répandus sur le béton. Bien évidemment le contremaître a copieusement insulté le chauffeur et celui-ci est descendu de sa cabine pour ramasser les quelques sacs tombés et les jeter dans la fosse. Avant d’attaquer sa corvée il s’est permis de parler de camions mal entretenus, de rétroviseur cassé et non remplacé et de bien d’autres sujets de griefs longtemps tenus secrets. Le premier sac lui a glissé des mains et s’est ouvert sur la dalle de béton. Ce n’était pas son jour de chance. Le contenu du sac l’a laissé sans voix, au propre comme au figuré.
Une tête d’homme toute seule a roulé sur le béton entre un papier d’emballage de viande et les deux moitiés d’une orange pressée. C’était une vieille tête au visage parcheminé et avec quelques cheveux blancs. Elle était coupée au ras de la mâchoire. Le contremaître s’apprêtait à renouveler sa bordée d’injures quand, à son tour, il a vu la chose. Le chauffeur et lui se sont regardés sans pouvoir émettre un son. Le chef ayant repris ses esprits :
-        Ne bouge pas j’appelle la gendarmerie.
Le chauffeur, dès que le contremaître fut parti, rejoignit sa cabine et s’assit sur le premier marchepied loin de la tête sans corps.
         Vingt minutes plus tard la première voiture de gendarmerie est arrivée, sans gyrophare car un mort ne nécessite pas de constat ni de soins urgents. Le capitaine de gendarmerie regarda la tête sans dire un mot. Il s’accroupit à côté et renifla plusieurs fois.
-        Ce mort ne date pas d’hier, il sent le formol
-        Vous êtes sur mon capitaine ?
-        Il n’y a pas que l’odeur de formol qui m’interroge, il y la couleur, le cou sans trace de sang. Cette tête vient d’un amphithéâtre de la faculté de médecine j’en donnerai ma tête à couper…
         Et tous les acteurs de la scène éclatèrent de rire soulagés mais perplexes quand même.
Le capitaine fit ouvrir les autres sacs du chargement et sans surprise on découvrit tous les autres morceaux du cadavre.
         Le médecin légiste arrivé sur place une demi-heure plus tard confirma le diagnostic du capitaine de gendarmerie.
         Les morceaux furent rassemblés dans un seul sac prévu pour ce genre de découverte et chacun reprit son travail comme si de rien n’était, enfin presque, car tous les scénarios imaginables tournaient en boucle dans les cerveaux encore malmenés.
         Il est rare qu’un cadavre découpés en morceaux soit découvert sans avoir fait l’objet d’une recherche ou été précédé d’un meurtre. Les téléphones entrèrent en action dans toutes les facultés de médecine. Dans chacune on se lança dans un inventaire des cadavres en cours d’étude. On découvrit alors que l’inventaire était mal tenu partout. A Caen on avait plus de cadavres présents qu’inscrits à l’inventaire. A Nantes c’était l’inverse, il en manquait deux. A Paris il fallut une semaine de comptages pour arriver à la conclusion qu’il manquait cinq cadavres entiers mais que des morceaux disparates ne permettaient d’en reconstituer que trois. Les chefs de service étaient sur les dents et les employés chargés des salles d’anatomie réfutaient les accusations de négligence et accusaient les étudiants. Les journalistes s’ingéniaient à échafauder les théories les plus invraisemblables pour expliquer la présence du cadavre en morceaux dans les sacs poubelles d’un petit village normand. Les habitants de ce village furent interrogés sans ménagement par une gendarmerie qui piétinait sur d’autres affaires plus urgentes et une certaine impatience se manifestait à la préfecture. Aucun habitant n’avait d’étudiant en médecine en cours d’étude. Au bout d’un mois les choses n’avaient pas évolué et le cadavre au formol n’avait toujours pas été identifié ni réclamé. Heureusement, enfin si l’on veut, la canicule s’abattit sur le pays et l’attention se porta sur les chiffres du thermomètre, sur les orages et les inondations. Le cadavre au formol fut vite oublié sauf dans notre petit village, vexé d’être le centre d’une pareille affaire.
         Un habitant du village, Claude Gandron se mit en tête de percer le mystère. Il était persuadé que ce n’était pas le hasard qui avait amené le cadavre en morceaux dans les poubelles du village. Affirmer que les poubelles en question étaient celles du village ne lui convenait pas. Un seul sac comportait des ordures ménagères avec la tête au formol. Les autres sacs ne contenaient que les morceaux du cadavre, sans ordure ménagère. Ils pourraient donc être venus d’ailleurs. Il commença néanmoins par centrer ses recherches sur le village et donc par faire le tour du cimetière dont il nota en passant que le plan fourni par la mairie n’était pas à jour. Il releva les dates et noms des derniers morts inhumés et après avoir trié sa liste par date il rechercha dans les archives du journal local les faits divers relatant une mort suspecte, un accident, enfin toute affaire liée à un habitant du village ou à une des personnes inhumées dans le cimetière du village. Il ne trouva aucun lien avec les morts du village. Il chercha alors qui avait fait don de son corps à la médecine dans le village ? Question difficile à poser aux villageois et les autorités administratives refusèrent de répondre.
         Pourtant Claude Gandron n’abandonna pas. Un nom du village lui revenait sans cesse et sans raison évidente à l’esprit. C’était le nom d’une famille du village détestée par tous les autres habitants car l’épouse était une procédurière qui n’avait de cesse que de chercher noise à ses voisins sur des prétextes les plus douteux.
         Claude n’avait pas de mauvaises relations avec la fameuse Adèle L. car il se gardait bien d’entrer en conflit avec elle. Il put donc, à l’occasion de la cérémonie du 8 mai et du pot de l’amitié qui suivait la cérémonie, aborder avec elle le sujet du mort au formol. Les réticences de l’Adèle à parler des morts de sa famille mirent Claude en alerte. Il y avait là un secret à explorer.  Claude retourna au cimetière examiner les tombes. Celle de la famille de Adèle se composait d’une seule dalle mais de taille double de celle des tombes voisines. En comparant le plan fourni par la mairie et les dimensions de la tombe Claude découvrit que la Adèle avait profité de la mauvaise tenue du plan pour s’octroyer la place de deux caveaux. Elle avait du fournir à l’entreprise de pompes funèbres un document officiel modifié par ses soins. Les choses avançaient mais n’expliquaient toujours pas le crâne au formol. En examinant plus précisément la tombe Claude acquit la certitude que celle-ci avait été déplacée récemment. Les traces étaient infimes mais permettaient à Claude d’aller plus loin dans ses recherches. Il retourna voir Adèle et lui posa brutalement la question.
-        Dis donc Adèle la tête au formol, ce ne serait pas celle de ton père auquel on aurait appliqué des soins de conservation simplistes par ton souci bien connu d’économie ? Je ne l’ai pas connu mais des photos de lui quand il présidait le comité des fêtes parues dans les anciennes éditions du journal m’ont semblé très ressemblantes.
-        Oui c’est bien lui mais pourquoi l’avoir sorti et découpé en morceaux ?
-        Ca, je n’en sais rien, mais on le découvrira sûrement un jour. Et la concession double pour le prix d’une, tu peux l’expliquer ? Toujours pour faire des économies je présume ? En tout cas je vais continuer à chercher l’explication de cette exhumation bizarre et illégale que cela te plaise ou non. Parmi les voisins avec qui tu es en procès, tu ne vois pas celui qui aurait pu te jouer ce tour ? Encore que je ne voies pas bien le but de la manœuvre dont on n’aurait jamais parlé si le sac poubelle était tombé au bon endroit. Un petit conseil avant de partir : Pour l’instant il n’y a que moi qui ai découvert l’identité du mort. Ne t’avise pas de me jouer un sale tour pour me faire taire. Tu perdrais ton temps car j’ai pris mes précautions.
         Je ne vois qu’une explication : Un voisin sûrement a découvert le coup de la double concession et veut s’en servir pour obtenir quelque chose d’Adèle. Il lui suffisait de lui en parler, pas besoin de déterrer le cadavre du père et de le jeter aux poubelles. S’il a fait cela  il y a une raison, mais laquelle ? Nous sommes en Normandie, il faut tenir compte des mentalités et des raisonnements des gens du coin. Adèle L. se prend depuis des dizaines d’années pour la comtesse, la dominante du village. En jetant son père aux chiens on lui prouve qu’elle n’est plus rien, qu’elle est rejetée qu’elle n’est plus la patronne du village, rôle qu’on ne lui a jamais reconnu. C’est violent comme méthode mais moins coûteux qu’un procès et moins lourd de conséquences qu’un coup de fusil. Et c’est bien dans l’esprit renfermé, secret (certains auraient dit « sournois ») du Normand.
         La Adèle vint trouver Claude un soir et lui montra la lettre anonyme qu’elle venait de recevoir.
-        C’est toi qui m’as envoyé ça ?
-        Non ce n’est pas moi car si c’était le cas je n’aurais pas commencé à venir te voir et t’expliquer ma découverte le mois dernier. Que dit cette lettre ?
-        Que je dois abandonner tous les procès en cours et disparaître du paysage dans un délai d’un an.
-        Trop aimable ton scripteur. Et tu vas faire quoi ?
-        Je n’ai pas le choix, je vais vendre la maison et retourner en ville ou j’ai un appartement.
-        Je suppose que là-bas tu vas acheter une autre concession ?
Adèle L. partie Claude Gandron continua à réfléchir car quelque chose clochait dans l’explication qu’il avait trouvée. Sans sac poubelle éventré sur le quai, pas de message codé envoyé à Adèle. La chute du sac devait s’expliquer. A force de questionner à droite et à gauche Claude finit par découvrir que le chauffeur du camion poubelle était le fils d’un habitant du village en procès avec Adèle L.. Ce n’est pas par hasard et mauvais état du camion que le sac était tombé au mauvais endroit. C’était voulu, organisé et bigrement risqué car les recherches auraient pu aboutir au caveau d’Adèle L. Oui mais voilà, une tête de cadavre qui sent le formol mène tout naturellement à la faculté de médecine.
         

30/07/2019 Double couche une histoire sans morale

cercueils double couche
           Giovanni avait eu une vie bien remplie. Mais il avait surtout atteint l’âge, assez rare dans sa profession, de la retraite sans une blessure ni un jour de prison. Ayant grandi dans les faubourgs de Naples, parallèlement à son apprentissage de la menuiserie il avait fait ses humanités dans la rue avec beaucoup de courage, d’intelligence mais sans ambition particulière ni passions. C’était un garçon posé, solitaire, ne recherchant ni l’amour ni l’amitié. Il était indifférent aux moqueries aux provocations comme aux flatteries. Fouineur, curieux il ne faisait preuve d’enthousiasme que pour la fabrication d’objets en bois et les bouquets de fleurs, non pour les offrir à sa mère, mais pour son seul plaisir visuel. Parvenu à l’âge des responsabilités c'est-à-dire 15 ans il avait fait preuve de sang-froid et d’un don sans faille pour le tir, que ce soit au pistolet  ou au fusil. Il avait découvert ce don tout simplement aux stands de tir des fêtes foraines et il en était assez fier.  Il n’était pas seulement doué pour l’usage des armes à feu, il savait faire preuve d’imagination et  de persévérance. Ses qualités avaient vite été reconnues dans le milieu et après quelques années de formation mais aussi de mise à l’épreuve il était devenu au bout de seulement quelques années soldat apprécié de la Camora locale. Il avait exercé ses fonctions avec conscience et discrétion et dans l’estime de la hiérarchie. Il serait fastidieux de raconter ses plus grandes réussites qui ont fait les premières pages de la presse sans qu’on puisse jamais le citer nommément.
         On peut néanmoins citer son premier exploit à l’âge de 16 ans. Un restaurateur de Naples avait décidé de ne plus payer la protection de la mafia. La fatigue, l’inconscience ? On ne le sut pas mais à partir de ce moment ses jours étaient comptés Giovanni fut chargé de faire ses preuves de tireur au fusil. Le restaurateur, méfiant ne sortait jamais de chez lui et son fusil de chasse à canon scié était toujours à portée de main. L’immeuble le plus proche qui faisait face à son restaurant était à une trentaine de mètres. Giovanni trouva le moyen de se glisser dans une mansarde inoccupée de cet immeuble et il se mit en observation chaque jour jusque tard dans la nuit. Le restaurateur habitait un appartement au-dessus de son restaurant et parfois, pas très souvent, il ouvrait ses fenêtres pour profiter un eu de la fraîcheur nocturne. Giovanni avait réussi à faire venir d’Albanie une carabine de chasse et des balles explosives. C’est avec une de ces balles qu’il explosa la tête du restaurateur un soir d’un été brûlant. Giovanni fut chaudement félicité et reçut une prime qui le remplit d’une allégresse que le coup de fusil ne lui avait pas fait ressentir.
         Il ne tuait ni faisait disparaître quelqu’un pour satisfaire un vice quelconque. Il le faisait pour l’argent et parce que l’humanité lui était indifférente, tout simplement. Ce n’était pas le tueur au regard froid et aux réflexes rapides que l’on décrit souvent dans les romans policiers sans imagination. Arrivé à l’âge adulte c’était un homme d’apparence insignifiante : pas très grand, un peu bedonnant, le maintient posé de celui qui n’a rien à se reprocher. Il exerçait au quotidien des professions plus qu’honorables : menuisier-ébéniste le plus souvent, fleuriste parfois car il avait aussi beaucoup de goût pour les fleurs et la fabrication de bouquets. Un petit défaut néanmoins tracassait ses chefs : il était pingre et son portefeuille plus fermé qu’une coquille d’huître.
         Parvenu à l’âge de la retraite il avait prétexté une diminution importante de son acuité visuelle pour demander à la famille de se retirer du métier tout en rassurant celle-ci sur  son attachement à la corporation : il serait toujours disponible si le projet entrait dans ses capacités. Compte-tenu de son passé sa demande fut acceptée et Giovanni préféra quitter Naples, mais avec beaucoup de regrets, pour aller s’installer dans une grande ville française qu’il avait appris à connaître : Lyon ou du moins sa proche banlieue. Lyon était facilement joignable depuis Naples ce qui rassura tout le monde.
         Giovanni avait dû réfléchir de longue date à l’activité qu’il aimerait exercer entre sa retraite et sa mort que bien sur il voyait survenir dans un avenir lointain. Les primes reçues pour ses activités avaient fructifié dans des placements de père de famille et il avait donc accumulé un capital qui en aurait rendu jaloux plus d’un.
         Profitant de la disparition du monopole des pompes funèbres il créa sa propre entreprise de pompes funèbre dont il connaissait bien le fonctionnement par son passé de fournisseur. Il embaucha quelques hommes du métier sur place et un thanatopracteur au chômage qui servit de prête-nom pour la création de la société. Giovanni aimait le travail bien fait et il veillait à ce que ses patients soient présentables aux yeux des familles. Le thanatopracteur appréciait que l’on fasse souvent appel à lui, et même quand la famille ne pouvait supporter les frais correspondants à sa prestation c’est Giovanni qui prenait alors les frais à sa charge. La réputation de l’entreprise fut vite reconnue et Giovanni, enchanté des résultats financiers compléta son activité de pompes funèbres par la création d’un atelier de menuiserie. Cela lui permit de fabriquer des cercueils à un prix de revient intéressant. Et comme ses cercueils étaient très beaux il les vendait cher et il faisait avec eux une marge plus que confortable. Il songea ensuite à créer des succursales. Ce fut d’abord à Annecy puis à Grenoble et même à Turin en Italie. On peut dire qu’Giovanni avait parfaitement réussi sa reconversion. Et chaque création comprenait l’activité de pompes funèbres et une menuiserie.
         Des confrères auraient pu se plaindre de la concurrence mais il avait eu l’intelligence de leur proposer la fourniture de cercueils à des prix imbattables qui ne pouvaient laisser indifférent. Il n’avait aucun goût pour la marbrerie et s’approvisionnait par calcul et par facilité chez les mêmes confrères. Et comme il ne faisait pas de publicité qui lui aurait permis de monopoliser le marché les concurrents le laissaient faire.
         Donc tout allait bien.
         Bien entendu il eut la visite des ses amis de Naples, surtout au début. On venait le féliciter de sa réussite mais aussi vérifier qu’il n’exerçait aucune activité dans les domaines réservés. Ses amis le plaisantaient sur le thème du circuit cours : producteur et distributeur. Giovanni protestait en disant qu’il avait abandonné la production, trop dangereuse et pas rentable.
         Un soir pourtant les choses faillirent mal tourner. Un truand lyonnais vint se faire trucider à coups de couteaux devant la porte de son funérarium. Coup monté pour le mouiller ou malchance il ne sut jamais. Mais ce qu’il apprit très vite par un coup de téléphone reçu dans l’heure qui suivit c’est qu’il devait faire disparaître la victime au plus vite et sans publicité ni dommages collatéraux.
         Giovanni fut fidèle à sa réputation. Après avoir pris les mesures du cadavre il décida de modifier les plans du cercueil devant servir le surlendemain pour pouvoir empiler 2 morts dans la même boîte. Dis comme ça l’opération semble facile. La réalité est plus complexe. Après avoir lavé le devant de la porte à grande eau il fallait dissimuler le cadavre aux yeux des employés qui se seraient étonnés le lendemain, non pas de trouver un nouveau cadavre dans un tiroir réfrigéré, ce qui arrivait parfois mais de découvrir qu’il était percé de trous d’origine douteuse ce qui aurait pu provoquer des questions gênantes. Giovanni décida de stocker le macchabée dans le congélateur de son pavillon. Heureusement qu’il avait eu la sagesse de rester célibataire : autant de questions délicates auxquelles il n’aurait pas à répondre.
         Par contre le problème du cercueil à double fond fut facilement résolu car un cadavre de la stature du mort tient peu de place en épaisseur et par chance le cadavre officiel était d’un autre encombrement pouvant justifier un cercueil aux dimensions confortables. En outre les employés de la maison étaient pour la plupart d’anciens compagnons de la première activité d’Giovanni et leur silence était acquit d’avance. La cérémonie et l’enterrement du cercueil biplace eut lieu sans problème. Giovanni rassura la famille et fut chaudement félicité.
         Une réflexion chiffonnait Giovanni. Il devina vite les suites possibles de cette aventure : suites désagréables mais éventuellement rentables, ce qui faisait frissonner son amour de la monnaie. Et si la famille lui demandait de renouveler l’expérience pour un cas particulier oserait-il de se faire payer ? Giovanni avait appris tout au long de sa carrière que des purges avaient lieu de temps à autre et l’élimination d’éléments indésirables avaient toujours posé de problèmes d’organisation mais surtout d’un manque certain de discrétion. La technique du cercueil en béton demandait de gros moyens techniques et manquait un peu d’élégance. Sa solution était beaucoup plus intéressante pour la famille qui n’avait plus qu’une partie du problème à résoudre : l’élimination de l’élément indésirable.
         Giovanni n’eut pas longtemps à attendre une réponse à ses questions. Un oncle vint lui rendre visite un jour et tout benoîtement lui proposa un contrat pour l’organisation  de plusieurs disparitions nécessaires mais non urgentes. S’engagea alors une longue négociation sur le montant du contrat, la périodicité, les lieux d’exécution, enfin tout ce qui se négocie entre dirigeants responsables.
         Plusieurs mois passèrent sans qu’un nouveau chantier se présente. Ce délai permit à Giovanni de dessiner une nouvelle collection de cercueils pouvant sans grande modification des dimensions, servir dans tous les cas de figure. Tous les ans il faisait un tour au salon du funéraire qui se tenait jadis porte de Versailles mais maintenant Parc des Expositions pour découvrir les nouveautés présentées : nouveaux corbillards ou nouvelles dentelles de capiton et bien sur nouveaux cercueils présentés par de grosses sociétés spécialisées.
         Fier de son travail et trouvant que le style de ses cercueils méritait l’attention il en fabriqua plusieurs pour le salon de l’année suivante. Ses cercueils eurent beaucoup de succès et Giovanni fut obligé d’agrandir son atelier de menuiserie et d’embaucher des menuisiers qu’il sélectionna parmi les détenus ayant purgé leur peine et ayant quelques connaissances dans le métier. Encore un peu il oubliait son passé et devenait donateur aux Compagnons d’Emmaüs.
         Le premier accroc dans cette belle organisation survint quand la famille lui demanda de lui vendre sa concession de Turin. La famille ne comprenait pas pourquoi elle enverrait à Lyon ses colis encombrants et estimait que le bénéfice de l’opération devait lui revenir entièrement. C’est un des défauts de la Camora, il lui faut gagner de l’argent sur tout : la drogue, le proxénétisme, le racket et maintenant les pompes funèbres « double couche ». Giovanni qui savait depuis longtemps qu’on ne contrarie pas la famille dut céder. Il dut aussi fournir des cercueils dont les spéciaux à prix coûtant.
         Les mois passèrent sans autre exigence de la Camora.  
         Sauf qu’un soir de décembre, alors qu’Giovanni garnissait le fond d’un cercueil de capiton bleu ciel un violent coup de maillet de menuisier sur la tête lui fut fatal. Son dernier cercueil fut le sien.
Que c’était il passé ?
         Tout simplement qu’un jour la Camora s’étant trouvée face à des problèmes de trésorerie faisant suite à des investissements dans le domaine légal chercha les fonds nécessaires là où il était facile de les prendre. Noton que cela prouve une fois de plus qu’il faut toujours se cantonner à son domaine de compétences ou alors prendre beaucoup de précautions. Dans le cas présent il fallait trouver de l’argent frais. La Camora ayant des actions dans quelques banques s’intéressait depuis longtemps à la fortune d’Giovanni qui s’était avéré être considérable. Fruit de 40 années de travail comme ébéniste complété par les primes de nettoyeur le capital d’Giovanni accompagné d’un train de vie spartiate ne pouvait qu’attiser les convoitises. Les avoirs d’Giovanni étaient bien au chaud dans plusieurs banques appartenant à la Mafia mais le plus gros magot résidait en Suisse sur un compte numéroté et la Camora n’y avait pas accès. Pour le moment. Elle avait bien essayé bien d’appâter Giovanni en lui proposant de placer son argent planqué dans une banque de la famille moyennant un intérêt conséquent, rien n’y fit. Giovanni fit la sourde oreille. Il faut croire que l’âge lui avait perdre la lucidité qui avait dirigé toute sa vie. Pour la Camora le règne de Giovanni sur les pompes funèbres devait prendre fin. Ce qui fut fait un soir de décembre. Giovanni avait fait l’erreur d’écrire ses codes de comptes de la banque suisse  sur le calendrier des postes d’une année passée en oubliant de le remplacer par le calendrier de l’année en cours, ce qui interpella évidemment l’envoyé de la mafia chargé de surveiller Giovanni et donc celui-ci rendit son dernier soupir dans la position basse d’un de ses cercueils.

24/07/2019 Le progrès sauvera le monde...Mort de rire!!!!

             Du pouvoir des chats sur notre avenir… 

            Vous vous demandez où je veux en venir. Et bien voilà :
         Je vais commencer par vous parler de mes chats et de ce qu’ils m’ont appris. Pas de panique, je ne vais pas raconter une nième fois combien ils sont mignons, adorables, gna gna… Ca vous le savez très bien. Je veux simplement vous raconter ce que j’ai compris en les regardant vivre et ce que l’humanité ferait bien de faire en se contentant de vivre comme les chats.  Je prends l’exemple des chats car à l’inverse des chiens leur comportement est indépendant de la relation qu’ils ont avec nous. Domestiques ou pas, leur comportement est resté celui du chat sauvage.
         J’ai partagé pour la première fois quelques activités et beaucoup de plaisir avec un chat il y a quarante ans. Mon premier chat était une chatte, Minouche que ma fille aînée avait ramenée d’une escapade en ville. J’ai d’abord découvert que ma femme d’alors n’aimait pas les chats. La pauvre, quand je pense à tous les plaisirs qu’elle s’est refusée.  Minouche aimait son confort, le jeu et faire son pipi juste dans le trou de l’évier. Mais surtout il fallait que je sois auprès d’elle dans le grenier quand elle accouchait (je sais, je devrais dire « mettait bas »).  Elle avait miaulé jusqu’à ce que je la rejoigne dans le grenier. Je me suis donc assis  à côté du nid que je lui avais fait avec des boules de laine et elle m’a montré chacun de ses trois petits avant de m’autoriser à partir. C’est elle qui m’a appris la posture d’invitation au jeu que beaucoup de chats ont oublié.
         Quand nous avons déménagé pour aller dans la région parisienne nous avons confié Minouche à l’institutrice de la petite école maternelle située presque en face de notre maison. Minouche m’a appris la communication non verbale et comment des affinités se déclarent sans un mot, sans rien d’autre qu’un regard qui répond à une invitation.
         Il s’est passé un certain temps avant qu’un nouveau chat intègre notre foyer. C’était le cadeau d’une belle-sœur à notre deuxième fille. On l’appela Peggy. Le grand fait d’arme de Peggy : Nous habitions un petit immeuble dans les Yvelines, Ma deuxième fille devait avoir une douzaine d’années et nous venions d’accueillir sa correspondante anglaise. L’anglaise en question s’est vite révélée un chipie insupportable. Elle ne mangeait pas les plats que nous lui proposions et allait au Mc Do du coin s’empiffrer de cochonneries, pardon de délicieux hamburger. Elle passait des heures dans la salle de bain et ne fermait jamais les robinets, et ne rangeait évidemment pas la chambre que nous lui avions laissée.
         Un dimanche en fin de matinée, toute la famille plus l’anglaise était rassemblée sur le canapé devant le poste de télévision. L’anglaise était assise entre moi et mon épouse. Nous voyons soudain apparaître Peggy avec un soutien-gorge de l’anglaise dans la gueule qu’elle déposa délicatement aux pieds de celle-ci. La famille commença à glousser doucement et l’anglaise resta imperturbable jusqu’à ce que Peggy revienne avec une culotte sale qu’elle déposa aussi délicatement que la première fois aux pieds de l’anglaise. Celle-ci ramassa ses affaires et s’enfuit dans sa chambre pendant que toute la famille éclatait de rire. Bien évidemment les repas se passèrent hors de sa présence jusqu’à son départ mais en contrepartie la chambre et les affaires de la demoiselle furent bien rangées depuis ce jour là. Je n’ai rien embelli, je vous jure que cela se passa ainsi à quelques détails près. Peggy m’a démontré le pouvoir de déduction, d’analyse des situations des chats et de leur sens de l’ordre dans son monde pas tellement différent du notre.
         Nous avons emmené Peggy en Bretagne pour les vacances. Ce fut une découverte extraordinaire pour elle qui ne connaissait que la vie en appartement. Bien évidemment nous avons eu du mal à la récupérer le jour du départ. Le retour en ville fut difficile et tous les rideaux sont partis en charpie. Nous avons du confier Peggy à des amis qui habitaient la campagne. Quand, dans les semaines qui suivirent mon épouse allait rendre visite à nos amis Peggy disparaissait hors de la vue de mon épouse. Elle mourut écrasée par une voiture. Je pense souvent à elle et autres chats disparus. Les chats ne sont heureux qu’en liberté, dans la nature et les personnes qui adoptent un chat en appartement ne devraient surtout pas leur faire goûter les joies de la campagne. Ils sont trop malheureux au retour.
         Le chat suivant s’appelait Loulou et il m’apprit que les chats pouvaient être rancuniers. Nous habitions le Mans mais je travaillais dans la région parisienne et ne rentrais à la maison que le vendredi soir. Mon épouse n’acceptant pas de chat dans la maison Loulou dormait dans l’abri de jardin toute la semaine mais le samedi matin je le faisais rentrer dans la maison dès mon petit déjeuner et il s’installait sur une chaise, suprême honneur, à côté de moi. Il attendait que mon regard soit tourné vers la fenêtre pour m’infliger un coup de dent au bras, pas très violent, sans goutte de sang mais suffisamment appuyé pour me faire comprendre son mécontentement. Fatigué de l’ambiance il disparut un jour, parti certainement pour chercher une famille plus accueillante. Je suis certain qu’il ne s’est pas fait écraser par une voiture dans le voisinage car  nous avons bien cherché et il s’éloignait peu du petit terrain en friche de l’autre côté de la rue. Loulou m’a appris qu’on ne doit adopter un chat que si toute la famille le souhaite. Un désaccord sur ce choix rend le chat malheureux. Les animaux ont aussi besoin d’empathie.
         Je passe sur Loulou 2 qui mourut rapidement de leucose féline sans avoir beaucoup profité de la vie.
         Loulou 2 fut remplacé par un couple, le frère et la sœur ; Léo et Vanille qui avaient commencé leur vie chez un couple d’humains écolos qui avait nourri ces deux jeunes chats de riz et de légumes divers. Nous avons donc récupéré deux chats sous-alimentés, qui ont eu bien du mal à récupérer et trouver le poids normal de leur âge. Léo était un chat courageux et joueur, grand dribbler de noisettes. Lui aussi est mort de la leucose. Vanille a vécu plus longtemps que Léo mais n’a jamais réussi à se débarrasser de la peur des humains. Elle est morte en janvier de cette année. Léo et Vanille m’ont appris qu’on ne devait pas imposer aux chats notre manière de vivre ni notre façon de se nourrir. Les chats sont des carnivores essentiellement nocturnes. Ils pouvaient entrer et sortir de la maison jour et nuit.
         Je pourrais vous parler longuement de Charlie, de Milady ou de la dernière Peggy, de Billy le philosophe, de Mozart notre chanteur d’opéra, d’Oscar grand comédien et bon voyageur mais aussi père attentif de ses quatre rejetons. Je vais arrêter là cette liste car vous allez vous lasser et cela n’ajoutera rien à mon propos. Je reviens donc sur ce que m’ont appris les chats. Examinons ses comportements. Avant toute action le chat observe et en tire des conclusions : danger, pas danger, une proie, pas une proie, confrère inconnu ou connu, femelle en chaleur ou pas. Observation et déduction faits mais pas pour calculer la distance de la terre à la lune, juste pour assurer sa survie. Tout cela est évident me direz vous. En êtes vous si sur ? Quel enseignement avons nous tiré de l’observation de la nature des chats en particulier que nous côtoyons chaque jour ? Que c’était des animaux diaboliques il ya quelques siècles, que c’était des peluches adorables plus récemment. Il cherche de quoi manger en allant au plus facile mais si la nourriture est rare il sait jeûner, chasser et patienter. Il cherche le confort et les moindres efforts, comme nous. Mais à la différence de nous le chat ne se comporte jamais en héro ni en donneur de leçon. Il n’a jamais rien inventé. Il paraît que Dieu a créé les animaux et la nature pour servir l’homme cet être parfait. Et l’homme a pris cela pour argent comptant. Il a cru devenir propriétaire de la terre et des autres formes de vie. Mais voilà, sa gourmandise va se retourner contre lui : je pressens qu’il va bientôt perdre tous ses biens mal acquis. Certains ont compris (merci à Greta Thunberg de lancer le cri d’alarme) mais ils n’ont pas le pouvoir de changer les choses. Alors la solution ultime, pratiquée de tous temps va entrer en jeu : la guerre si bien décrite et analysée par Gaston Bouthoul. Ce sera certainement la dernière. Faute de combattants nous laisserons le terrain, la terre aux animaux survivants parmi lesquels il y aura certainement un couple de chats.
Ma conclusion tient en une phrase : les chats et les animaux en général ont l’intelligence nécessaire et suffisante à leur survie et à leur reproduction dans leur milieu d’évolution.
         Pas besoin de longues observations et notes de chercheurs pour comprendre ça. Nous ferions bien de faire comme eux mais nous sommes trop intelligents pour en venir là. Car  en regardant et écoutant le monde dans lequel je vis aujourd’hui une image me vient spontanément à l’esprit : de jeunes enfants sur une plage en train de faire des châteaux de sable. Des pères attentifs leur prodiguent des conseils, plus ou moins suivis. Il fait beau, le ciel est bleu et chacun a pris les précautions qu’il croit nécessaires pour éviter les coups de soleil. Les uns se sont enduits de crème solaire, d’autres ont gardé un teeshirt et mis un bob sur la tête. Spectacle charmant mais personne ne voit la vague qui arrive au loin. Elle ne semble pas méchante. Tiens l’eau se retire plus vite qu’une basse marée habituelle. Le tsunami arrive mais il est trop tard pour fuir.
         J’ai le sentiment qu’un autre tsunami arrive au loin. Les indices précurseurs sont préoccupants pour certains mais ne semblent pas bien méchants pour d’autres: Du réchauffement climatique dont les effets ne sont pas encore trop insupportables à Wall Street ? La disparition de millions d’espèces animale ? Bof ! ca fait moins de guêpes dans le jardin. Les glaciers fondent ? on s’en fout on a la clim…plusieurs pays du monde ont élu des dirigeants parfaitement incompétents, ignobles  et assez bêtes pour ne penser qu’à leur réélection ? On a déjà vu ça et ils ont disparu rapidement du paysage. Oui mais un peu partout les rancunes grossissent et deviennent des haines : haine du noir, du bistre, du mécréant, du croyant d’une autre foi. La population humaine mondiale va bientôt atteindre les 9 milliards d’individus. Pour l’instant on peut en nourrir la plupart. Le plastique dont la production n’est pas près de s’arrêter pollue jusqu’au plus profond des mers. Jusque là seulement 3 centrales nucléaires ont explosé : pas de quoi en faire un drame me direz vous. Mais il y en a 450 en service dans le monde actuellement. Statistiquement on est à peu près certains que d’autres centrales nucléaires exploseront dans les années à venir et répandront leur venin mortel. Ne serait-ce que par la perfidie d’un tremblement de terre ou une malfaçon et l’incompétence d’un sous-traitant. Les effets de la radioactivité ? Dérisoires, en-dessous des normes. Ah ! bon. Je pourrais continuer longtemps, sur des dizaines de pages à raconter toutes les misères qui nous attendent mais là n’est pas mon propos.
         Si seulement nous acceptions de vivre comme les chats peut-être pourrions-nous survivre à la prochaine apocalypse.

Hyppolite Chlorate

18/07/2019 dessin d'actualité

Bouzard dessinateur au Canard Enchaîné

Tous les mercredi je reçois mon journal préféré : le Canard Enchaîné que je lis depuis 60 ans. Je l'achète tantôt en kiosque (quand j'étais en chômage), tantôt par abonnement comme maintenant que je suis en retraite.

Depuis la disparition de Cabu les successeurs rivalisent de talent pour prendre la place.

Cette semaine j'ai retenu un dessin de Bouzard qui colle bien à l'actualité avec un humour discret mai percutant.

15/07/2019- Lettre à Fred Vargas

Fred Vargas

Quand sort la recluse

Fred Vargas

Sans feu ni lieu

Fred Vargas

Temps glaciaires

Fred Vargas

Un lieu incertain

Chère Madame,

J’ai longtemps hésité avant de vous écrire ce petit mot. Je n’ai jamais envoyé de courrier aux auteurs qui ont nourri ma passion de la lecture, mais il arrive forcément un moment ou l’on doit se faire violence et sauter le pas.
Voilà ma question : Je vous supplie de venir à mon secours dans les plus brefs délais.
Comment ?
Mais en écrivant et en faisant paraître un nouveau roman mettant en scène Jean-Baptiste Adamsberg, Adrien Danglard, les trois évangélistes ou Ludwig Kehlweiler dit l’allemand. Ne me demandez pas de choisir ceux dont je veux de nouvelles aventures, je les aime tous.
Je vais bientôt être en manque et je ne trouve aucun remède palliatif en ce moment. Les auteurs que j’ai chéris avant de vous connaître (Pierre Véry, Léo Mallet, Fred Kassak et bien d’autres) ne m’offrent plus que des histoires insipides, sans humour, sans folie propre à soigner ma propre folie. J’ai bien lu « Une amie prodigieuse » d'Elena Ferrante pour essayer de vous oublier mais j’ai du abandonner au quatrième tome, les turpitudes d'adultes m'indiffèrent. Je me suis rabattu sur ma découverte du livre qui a enchanté ma jeunesse : les aventures de Louis, Adhémar, Timothée Le Golif dit Borgnefesse mais ce ne fut qu'une rémission.
J’ai fait votre connaissance il y a quelques années en lisant « Coule la seine ». J’avais bien aimé mais pris par d’autres passions je ne m’étais pas attardé. L’an passé j’ai acheté « Quand sort la recluse ». Ce fut un choc, non, plutôt le remède tant attendu par ma pauvre tête de lecteur compulsif depuis l’âge de six ans. Pour mes 80 ans on m’a offert une liseuse avec tous vos romans déjà chargés. On croyait me faire plaisir sans imaginer dans quel gouffre j’allais plonger. J’en suis à la troisième lecture et le temps presse. Je peux compter bientôt sur Alzheimer pour attaquer une quatrième lecture mais imaginez mon désarroi si Alzheimer me fait attendre. J’ai bien acheté votre livre « L’humanité en péril » mais comme je suis sur cette longueur d’onde depuis plus de vingt ans sa lecture n’a pas comblé le vide que je subis.
Trop de critiques se sont penchés sur votre style pour que je me joigne à eux. Sans vouloir vous flatter je n'ai rien trouvé à redire sur votre manière d'écrire et de plus je n’ai pas ce talent de dire du mal tout en ayant l’air de dire du bien. Néanmoins je vous signale qu'un menuisier ne jettera jamais une cigarette dans de la sciure (Sans feu ni lieu Clairmont page 165) et qu'un crapaud ça mange, peu c'est vrai mais ça mange ne serait-ce que des mouches. Voilà, j'ai quand même réussi à sortir une méchante petite critique. 
Plus sérieusement vos romans sont devenus un peu comme une bible que je lis et relis en découvrant à chaque fois une facette ignorée la fois précédente. Vos histoires m’enchantent pour le mélange de caractères profondément humains, d’esprits cultivés ou fantasques, de compagnons insolites comme la Boule ou Bufo (ça il fallait l’oser !!). Les intrigues sont originales, savantes et l’humour vient faire briller les intrigues d’un halo éblouissant.
Alors je vous en supplie, écrivez-moi un nouveau livre. Je peux encore tenir le temps d’une nouvelle lecture, soit deux mois, peut-être trois mais guère plus. Je sais que je vous laisse pas beaucoup de temps mais, avouez que vous avez bien un projet dormant dans vos cartons ?
Respectueuses pensées
Hyppolite Chlorate

12/07/2019 Une découverte : "Passe moi les jumelles"

  • balayeur à la rose
  • âme de la feuille

Je ne me souviens plus du jour ou j'ai découvert les petits documentaires de la RTS : la Radio-Télévision Suisse.  C'était sur Youtube, certainement après avoir regardé une vidéo sur un artisan menuisier ou forgeron. Toujours est-il que depuis ce jour je ne rate pas d'aller à la pèche d'un nouveau reportage. Les premiers reportages ont commencé il y a 25 ans. pas toujours en Suisse mais très souvent bien entendu. Le titre des ces reportages est "Passe moi les jumelles" et le chant du coucou démarre avec la présentation du sujet. Les sujets sont très variées mais toujours centrés sur un humain qui se distingue de ses congénères par quelque chose de différent. Ce peut être pour son savoir faire ou pour la manière dont il vit son quotidien. Je pense là au cantonnier de Fribourg en Suisse qui conduit sa brouette avec chaque jour une rose accrochée à son engin, rose que lui donne la fleuriste de son quartier tous les jours. Michel Simonet, le "balayeur à la rose"est un homme religieux mais sans ostentation, de grande culture et qui trouve dans l'exercice son travail une raison supérieure de vivre : partager, discuter, écouter ses concitoyens. Manifestement il est respecté, reconnu par ses concitoyens. Certains lui offrent des livres d'autres lui demandent une dédicace sur le petit livre orange qu'il a écrit : "une rose et un balai". Il faut aller le voir et l'écouter là : cliquer

Un autre sujet : "L'âme de la feuille" m'a complètement séduit : une dame, plus très jeune fabrique du papier artisanal avec les plantes qui poussent autour de chez elle. Elle a fait un long stage au japon auprès d'un maître du papier washi et ses réalisations sont à la fois un travail artisanal aux techniques pointues et une oeuvre d'art comme son abat-jour en feuilles de lierre absolument splendide. A voir là :cliquer

17/12/2018 Un peu plus loin sur la droire

Depuis plusieurs semaines je vais me promener l’après-midi en prenant un des deux petits chemins qui partent au coin de la maison. En prenant celui qui va vers la mairie je rencontre à gauche la jument et l'ânesse de mon voisin André et un percheron splendide dont je ne connais pas le propriétaire dans la parcelle à côté. Un peu plus loin sur la droite il y a 2 poneys qui m'ont toujours eu l'air de s'ennuyer à mourir. Ils vont d'un carré de champ étroit à un autre. Ils sont manifestement bien nourris mais ils ont du imaginer une autre vie : galoper dans une prairie, goûter de l'herbe fraîche, lutiner la copine et montrer sa force aux copains. C’était vers le 15 octobre. Je pars pour ma ballade habituelle et j’arrive à mi-parcours sous le châtaigner qui aidé par le vent essaye de m’assommer avec ses châtaignes. Redevenu chasseur cueilleur je remplis mes poches de châtaignes en maugréant contre les bogues qui me piquent les doigts sans douceur. Derrière moi, de l’autre côté du chemin la jument et l’ânesse me regardent attentivement. Comment rester insensible à ces regards ? Je comprends donc le message muet et je tends à Châtaigne (et oui l’ânesse s’appelle Châtaigne) une première châtaigne et j’en lance une à la jument qui se tient un peu derrière. Manifestement j’avais bien compris le message. Le percheron accourt pour profiter de l’aubaine mais il a du mal à trouver les châtaignes que je lui lance. Les jours suivants je suis vite repéré dès que j’emprunte le chemin et on m’attend impatiemment au coin de la barrière du champ. Malheureusement la récolte de châtaignes ne peut pas durer tout l’hiver. Mais je suis attendu chaque jour et des regards lourds de reproche m’accompagnent quand je poursuis mon chemin sans rien donner. J’ai donc du m’adapter, trouver une solution de remplacement à la distribution des châtaignes car je sentais bien une certaine déception m’accueillir quand j’arrivais à la barrière habituelle.
Il y a bien trois semaines maintenant je suis parti avec un petit seau et j'ai ramassé des pommes sous le pommier de mes voisins et amis anglais, les Burrows qui ne viennent en France que quelques fois par an. Muni de ma provision de pommes je fais une première distribution à la jument et à l'ânesse puis au percheron qui est dans une parcelle voisine de la jument. C'est un jeune percheron, immense mais d'une grande élégance quand il vient vers moi au galop. Tout ce petit monde adore les pommes. Les premiers temps je n'allais pas voir les poneys, sachant le propriétaire assez grognon. Et puis mes trois amis, la jument, l'ânesse et le percheron ont changé d'herbage et depuis plus de 15 jours je ne les vois plus. Je vais donc distribuer mes pommes aux poneys, le propriétaire ayant la bonne idée de rester au chaud chez lui.
Il est inutile de vous dire que je suis repéré de loin. Dans quelques semaines il n'y aura plus de pommes à ramasser. Pas la peine de faire croire aux poneys que je viens avec des pommes. Il va falloir que je prenne l'autre chemin, celui qui passe au pied du chêne à Léo et qui rejoint la départementale. Je ne vous ai pas encore parlé du chêne à Léo ? Ce sera une de mes prochaines histoires du quotidien.
 

Châtaigne

récolte chataignes

Percheron

Jument