Qui suis-je

hyppolite chlorate - généalogie

Tous mes amis m’ont un jour demandé :
-  Mais d’où tiens-tu ce nom et ce prénom ?
J’ai toujours fait des réponses évasives ne tenant pas à déclencher des rires moqueurs. Il faut quand même que je vous raconte l’histoire de ce patronyme.
Mon prénom, vous l’aurez remarqué ne s’écrit pas comme il faut. La véritable orthographe est Hippolyte, le y à la fin.
Cette erreur, et je tiens à ce qu’elle perdure vient de la faute d’un préposé  de l’Etat Civil, à l’enregistrement de ma naissance, juste après la révolution.
Autre anomalie mais elle est de mon fait : Nous sommes une famille noble et comme vous le savez cela a été mal vu pendant cette période trouble. Je ne donne jamais mon nom complet, vous allez comprendre pourquoi.
Mon nom complet est Hyppolite Chlorate de Soude.
Ne croyez pas à une plaisanterie de potache. Les de Soude sont une vieille famille de petits nobles poitevins. Vous pouvez vérifier sur le site http://www.geneanet.org.
Par contre Chlorate est le résultat d’une gueule de bois d’un de mes ancêtres qui dessinant l’arbre généalogique de la famille remplaça Cleophas par Chlorate. C’est tout bête et maintenant je porte le nom d’un produit chimique dont nul n’ignore les qualités explosives quand on l’associe au charbon en poudre.
Coïncidence curieuse,  mon père était garçon de laboratoire de Lavoisier chimiste mondialement connu qui mourut sous la guillotine.
J’envisage avec angoisse le jour où je devrais dire au micro s’une station de télévision que je m’appelle Hyppolite Chlorate. Si, en plus, je dois avouer que le nom complet est Hyppolite Chlorate de Soude..
Ah ! Si j’avais pu m’appeler Hippolyte Cleophas de Soude ma vie en aurait été bien changée.

mes premiers livres

Les premiers livres que j’ai lus me sont restés très vivaces dans ma mémoire.
Le premier fut une bande dessinée de Mickey en sépia, pas en couleur, qui me faisait un peu peur. Je crois que c’est ce livre qui est à l’origine du cauchemar de mon enfance qui me hante encore : je suis au bord de la piste d’un cirque et je regarde les clowns et tout d’un coup les clowns deviennent de gros nuages qui grossissent, grossissent et m’enveloppent à me faire hurler. Le deuxième était un gros volume des fables de monsieur La Fontaine. C’est dans celui-ci que j’ai commencé à lire. J’ai une tendresse particulière pour « Perette est le pot au lait » et pour le « Renard et le corbeau ». J’aime bien aussi « le loup et l’agneau ». Je ne comprenais pas tout. L’autre livre qui guida mes lectures tout au long de ma vie fut Le Diable Boiteux de Le Sage plus connu pour avoir écrit Gil Blas. Je me souviens encore du soir ou je l’ai ouvert pour la première fois. Nous venions d’emménager au N°1 rue des Arts Réunis. Je couchais dans une toute petite mansarde que l’on échangea peu après pour une plus grande. Dans cette petite mansarde j’étais seul Alors que dans la plus grande je dormais avec mon frère. Tous les soirs avant de m’endormir je lui racontais mes voyages fabuleux aux Amériques. Mais ceci est une autre histoire.
Ce soir là le vent soufflait fort et je lisais à l’aide d’une lampe de poche du modèle avec la grosse pile rectangulaire.
D’un côté je ne croyais pas à ce pouvoir du diable de voir à travers les murs mais d’un autre ce pouvoir me fascinait. Je le sentais derrière la lucarne au-dessus de mon lit qui ricanait et jouissait de ma peur. Il s’appelait Astarot, Belzébuth, non plutôt Asmodée le démon de la luxure. Je savourais ce mot comme un bonbon délicieux. Je ne connaissais pas la définition de la luxure mais ce mot me faisait rêver. Ce n’était pas le diable ? C’était le vent ? Vous êtes sur ?
L’original de ce livre a bien sur disparu comme beaucoup d’objets ou jouets ayant bercé mon enfance. Le pistolet Solido, mon premier vélo et plein de petites choses précieuses quand on a dix ans.
Il y a quelques années j’ai enfin retrouvé ce livre chez un bouquiniste au Mans, bouquiniste disparu depuis comme tous ses confrères. Plus personne ne lit le Diable Boiteux et moi non plus. Quoique, je l’ouvre de temps en temps et je me dis que ce serait bien intéressant de voir à travers les murs. Peut-être moralement répréhensible mais bien intéressant. Et puis il y a tant de secrets à découvrir.
J’aime bien découvrir des secrets. Quand j’étais jeune la curiosité était mon principal défaut. Je suis toujours curieux mais pas des mêmes choses. Je sais plein de choses maintenant. J’ai appris.
Et si déjà Asmodée était mon ange gardien ?
A la réflexion je crois bien qu’Asmodée pourrait être l’ange gardien des journalistes car il pousse à la curiosité et à voir ce qui est caché. N’est-ce pas le travail d’un journaliste d’investigation ?. Si vous voulez faire une carrière de journaliste, croyez en Asmodée. Grace à lui percez le mur du mensonge et faites éclater la vérité.

le désert des tartares

Le Désert des Tartares est un roman de Dino Buzzati paru en italien en 1940. Ce livre que j’ai lu et relu me poursuit comme une prédiction de cartomancienne. Comme le lieutenant Giovanni Drogo j’attends. J’espère non pas l’ennemi à combattre mais l’accomplissement de ce pourquoi je suis fait. Ne me demandez pas pourquoi je suis fait. Je ne le sais pas vraiment en réalité. Mais je sais qu’un jour cela me sera révélé.
Certaines fois je sens que l’instant tant attendu est arrivé, je comprends enfin que je suis un pianiste surdoué et seul un infime espace me sépare de la démonstration de ce don. Il ne manque que le déclic. Quand je suis dans cet état d’esprit je sens que si tout à coup un piano se trouvait devant moi, je saurais en jouer. J’ai les notes au bout des doigts. Je ressens même le vertige, le trac du soliste qui entre en scène devant 2000 mélomanes qui sont venus assister à mon concert. Je m’assieds sur le petit banc tapissé de velours devant un Stenway de toute beauté, je me concentre malgré la toux d’un spectateur tout proche et c’est Chopin qui guide mes mains. C’est parti pour la sonate N° 2 en si bémol mineur opus 35. Je passe en une fraction de seconde du stress le plus pénible à la sérénité de l’exécution parfaitement maîtrisée. Le temps s’écoule dans un recueillement presque religieux. Les applaudissements me surprennent par leur intensité. Je suis merveilleusement heureux.
En d’autres occasions J’ai eu l’intime conviction que j’allais assister, là tout de suite, à la première rencontre indiscutable avec des extra-terrestres. J’ai raconté par ailleurs une de ces rencontres réelles ou rêvées. Vous voyez encore le lien avec le désert des Tartares.
Il m’arrive aussi souvent d’approcher le moment où je vais enfin rencontrer la femme parfaite qui sommeille en moi. Non pas que j’ai à me plaindre de mon épousa actuelle. Elle m’accompagne depuis de nombreuses années sans se plaindre de mes sautes d’humeur et de mes silences de rêveur perpétuellement dans la lune. Elle exerce ses activités d’épouse avec conscience et application mais il lui manque peut-être un peu de l’imagination et de l’humour qui me combleraient. Cette rencontre imaginée, vous allez comprendre pourquoi, commence toujours par l’accident mortel qui terrasse mon épouse dans sa voiture un jour de brouillard et de grande circulation. Le conflit moral que poserait dans mon esprit la rencontre de la femme idéale avec mon épouse actuelle est donc éliminé. Je peux rêver la conscience tranquille même si quelques larmes sont les bienvenues. Voilà comment cela se passe généralement.
Je suis accoudé à une barrière qui entoure le lac devant lequel je me trouve. Je choisis délibérément un lac car je déteste la mer et un lac entouré de montagnes est l’environnement parfait pour mon rêve. J’observe les quelques pêcheurs et canotiers qui s’activent mollement sur l’eau. Comme il ne se passe rien d’intéressant je me remets à rêver de la fille que j’ai aimé à 15 ans et à qui je n’ai jamais rien dit, à la maitresse que j’ai peut être aimée mais qui a disparu de mon univers rapidement et ainsi de suite. Et soudain, sans que j’ai pu la voir arriver elle est là et vient s’accouder près de moi. Elle reste quelques minutes sans rien dire. Je ne dis rien non plus mais je l’observe à la dérobée, sournoisement. Elle est brune forcément car je n’ai pas d’attirance pour les blondes, avec de superbes yeux noirs, et là je commence à vibrer. Est-ce possible ? Tout à coup un pêcheur se lève bascule dans l’eau entraîné par l’énorme carpe qu’il guettait depuis des jours et qui tout à coup s’est laissée prendre à l’hameçon bien camouflé dans de la purée de pomme de terre. Ma voisine éclate d’un rire communicatif et je l’imite inconsciemment. Au bout de quelques mots échangés nous nous sentons comme de vieux amis, complices. Nos bras se touchent et nos regards se croisent en disant mille choses. Bien vite nous oublions le pêcheur, les canotiers et nous partons marcher sur le petit chemin qui fait le tour du lac. Nul besoin de se tenir la main ou de s’embrasser notre couple est fusionnel comme j’en ai toujours rêvé. Ce rêve de la femme idéale est comme un bonbon de consolation que je sors de ma poche chaque fois que la réalité quotidienne me déçoit. Quand je reviens sur terre, bien évidemment aucune femme idéale n’est apparue près de moi. Encore un exemple du syndrome des Tartares.
J’ai également attendu les visiteurs de mon petit musée sur la photo argentique. Petit musée que j’avais monté en souvenir de mon enfance et du musée d’histoire naturelle de Rouen que j’ai longuement fréquenté à l’époque ou je m’intéressais aux serpents et aux vipères en particulier. Ce petit musée installé dans un beau bâtiment classé mais mal situé a fait l’objet d’un article élogieux dans la presse locale et j’en avais été assez fier. La semaine qui a suivi la parution de l’article le réseau de téléphone mobile a disjoncté et je n’ai pu répondre à aucun appel de visiteurs intéressés. J’ai passé des heures et des jours à attendre un visiteur, en vain. J’ai eu quelques visites d’amis et des problèmes de santé sont venus conclure cette expérience. Un autre effet désert des Tartares.
Vous allez penser que j’ai passé une grande partie de ma vie à attendre. Détrompez-vous, j’ai fait plein de choses, j’ai exercé plusieurs métiers avec plus ou moins de bonheur mais aucun ne m’a comblé. Je me suis trompé presque à chaque fois. L’informatique m’a presque réussi à me séduire mais c’était trop tôt, l’exercice d’une activité commerciale a été un échec patent, la photographie m’a fait prendre conscience que je n’avais aucun sens artistique et pourtant j’y ai cru longtemps. Les métiers manuels m’ont attiré mais j’ai manqué de la rigueur qui fait un bon ouvrier.
Mais il faut être patient, un jour vient où les pièces du puzzle se mettent en place. J’aurais du reconnaître un premier indice en 2010 : Avec ma fille nous étions membres d’un blog ésotérique et j’avais démarré un post ou je racontais chaque jour un chapitre d’une petite histoire fantastique. J’y avais pris grand plaisir mais cela n’avait pas déclenché de prise de conscience. Mais aujourd’hui tenez-vous bien je sais que ce moment est arrivé. Je sais où et quand j’ai arrêté d’attendre et commencé à faire ce pourquoi je suis fait. J’aurais pu vous dire cela dès le début mais auriez-vous compris que mon attente a été longue, très longue et que souvent le désespoir m’a fait désespérer en ma capacité à créer. Maintes fois dans ma vie j’ai commencé à écrire et à chaque fois quelque chose m’empêchait de poursuivre. L’écriture me semblait un acte impudique et je n’arrivais pas à croire à l’intérêt de ce que j’avais à dire. De plus mille histoires se bousculaient en même temps dans mon cerveau et je n’arrivais pas à écrire un récit structuré. Lisant beaucoup (une autre manière d’attendre) je ressentais un blocage dans l’exercice de l’écriture sans bien comprendre pourquoi. Je commençais plein d’histoires et n’en terminais aucune. La seule chose en laquelle je croyais était le pseudonyme que j’avais choisi il y a déjà longtemps pour mes œuvres futures : Hyppolite Chlorate . Il y a donc quelques semaines, le 15 septembre 2016 exactement j’ai écrit une petite nouvelle fantastique intitulée « la rue pavée » et le 29 septembre je l’ai envoyée à ma fille et à mes petites filles. Depuis cette date je leur ai envoyé chaque semaine une petite histoire. Ce peut être une histoire policière, une histoire fantastique ou un souvenir. Je prends un plaisir extrême à ce travail d’écriture tout en étant conscient que ma prose ne mérite pas l’attention d’un éditeur (la lucidité fait partie des qualités qu’on acquiert avec l’âge) tout simplement parce que le style et le contenus des romans modernes a profondément évolué. Prenez les romans de Fred Vargas, Dan Brown, Jo Nesbo ou de Stieg Larsson et vous verrez que le niveau littéraire a fait un bond formidable. J’écris pour mon plaisir en espérant distraire les quelques lectrices de mon fan club. Dernier point : Je sais aussi quel a été le déclic. C’est quand j’ai abandonné l’écriture sur un cahier pour écrire avec un clavier d’ordinateur que les blocages ont disparu. Devant mon ordinateur je peux passer d’une histoire à l’autre en un instant, je peux déplacer un paragraphe, introduire une histoire A dans une histoire B, commencer par un souvenir et finir par un délire. L’ordinateur m’a délivré de mes démons et internet a été la béquille de ma mémoire vieillissante.
Je ne m’étendrai pas sur l’ultime attente car elle est universelle et connue de tous.
Alleluia.

mon elizabeth

Alors que j’avais environ 6 ans il m’arrivait d’aller passer une soirée chez ma grand-mère paternelle dont je parlerai bientôt. L’appartement de ma grand-mère se composait d’une pièce et de deux petites chambres. Celle ou j’ai fait quelques séjours était sombre, meublée d’un lit aux montants d’acier laitonné avec la grosse boule de cuivre aux 4 coins. Un édredon énorme venait m’ensevelir quand on me forçait à y coucher. Dès que l’adulte qui m’avait emprisonné là était sorti je m’empressais de me lever pour aller regarder ce qui se passait au-delà de la fenêtre. Et cet au-delà était la cour d’un couvent ou je voyais des ombres noires se promener dans un apparent silence et selon un cérémonial que j’ai retrouvé bien plus tard dans mes lectures des romans de Pierre Véry ou Fred Kassak. Ces nonnes tout de noir vêtues et marchant en rangs bien alignés me fascinaient et de leur spectacle naissait dans mon esprit des rêves étranges qui me faisaient frissonner. Quand arrivées au mur d’en face elles faisaient demi-tour je pouvais les voir de face mais comme elles marchaient le visage baissé le spectacle était quasiment le même que dans l’autre sens, hormis la démarche. Parfois une des nonnes levait la tête et j’avais le sentiment enivrant que c’est moi qu’elle regardait. C’était plus qu’un regard curieux, c’était comme un appel et je pleurais de la voir baisser la tête à nouveau. Mon impuissance à l’aider me torturait et je retournais me cacher sous l’édredon qui m’écrasait de son poids de plumes. N’arrivant pas à me rendormir je revenais dans la salle prétextant un cauchemar et l’odeur de la cuisine, les paroles ronronnées des adultes m’aidaient à rejoindre une réalité rassurante.
Quelques mois après, en 1944 donc nous avons subi les bombardements de l’aviation anglaise et chaque soir nos allions nous réfugier dans un abri près de la gare centrale de Rouen. C’est là que j’ai vu ma religieuse pour la deuxième fois. Je ne jurerais pas que c’était celle que j’avais vue de la fenêtre chez ma grand-mère. L’espèce de cave ou nous étions entassés était peu éclairée. Cet éclairage provenant d’une seule lampe alimentée par une dynamo entrainée par un vélo sur lequel pédalait un volontaire. Et pourtant, pendant que ma mère s’occupait de rassurer mon frère elle s’est immédiatement approchée de moi et m’a pris sur ses genoux pour me câliner. Je me souviens très bien de ce moment assez bizarre car étant assez indépendant je ne recherchais pas les témoignages d’affection à part ceux de ma mère. Elle me berçait contre sa poitrine en me murmurant des paroles qui devaient être en latin car je ne comprenais rien et ce qui m’irritait au début devint finalement assez plaisant.
La vie à Rouen devenant impossible nous sommes partis dans le Poitou ou j’ai vécu des mois merveilleux. J’en reparlerai une autre fois car je dois encore vous parler de ma religieuse que j’ai retrouvée, non pas au Poitou mais à Rouen où nous sommes revenus en 1946. Mes parents nous avaient inscrits dans une troupe de scouts et je fus astreint à une certaine activité religieuse : messes le dimanche matin à 7 heures avant d’aller marcher, et processions diverses dont celle du mois de mai vers la basilique Notre Dame de Bonsecours. C’est au cours de cette procession que j’ai retrouvé ma religieuse ou disons plutôt qu’elle m’a retrouvé. Je pense avoir participé ce jour là à une des dernières processions catholiques aussi imposantes. Toute une cohorte de prêtres, moines et moinillons, religieuses, scouts et civils bien sur évêques, et peut-être cardinaux. Je n’en suis pas sur mais un peu de rouge au milieu des surplis blancs aurait fait joli. La montée vers la basilique au sommet de la côte saint Catherine était assez longue et fatigante. Tout le monde autour de moi chantait des cantiques et je me sentais assez isolé jusqu’à ce que ma religieuse vienne me chercher et m’accompagner en me tenant par la main. Elle n’était plus habillée en religieuse. Avait-elle abandonné le voile ? Je ne sais et peu m’importait. Je la trouvais très belle mais une immense tristesse se lisait sur son visage. J’ai toujours rêvé d’apprendre et parler le latin, ce doit être grâce à elle car tout au long de la procession elle n’a pas cessé de me parler en latin. C’était comme une berceuse murmurée à mon oreille et pour un peu j’aurais cru en Dieu, le Christ et ses saints. Quand nous sommes arrivés à la basilique elle m’a abandonné sans un mot, juste une caresse sur la joue, sans me regarder. J’ai retrouvé les copains de la troupe de scouts et assisté à la messe en pensant à tout autre chose qu’à la gloire de Dieu. J’ai beaucoup pensé à elle les jours suivants et puis elle est s’est échappée de mes rêves jusqu’au jour ou je l’ai revue. Cette fois-là j’avais quinze ans et j’étais en colonie de vacances dans les Alpes, à Crevoux pour être précis. C’était la dernière année de colonie en tant que colon. L’année suivante j’ai suivi une formation de moniteur et à 18 ans j’ai été moniteur dans une colonie en Italie. A Crevoux donc je retrouve ma religieuse qui m’est apparue comme monitrice au milieu des autres moniteurs. Là j’ai eu un choc. Le hasard de la guerre n’y était plus pour rien. Elle était là pour moi et moi seul mais je doutais : était-ce bien elle ? Mon imagination ne me jouait-elle pas un tour ? A quinze ans l’imagination joue un grand rôle. Les premiers jours ont passé sans qu’Elisabeth, c’est son nom, se préoccupe de moi. De mon côté je m’intéressais de très près à deux filles que je retrouvais tous les ans dans cette colonie de vacances organisée par le comité d’entreprise de mon père. A cette époque le relations entre garçons et filles étaient on ne peu plus sages : se tenir par la main pendant une promenade était extrêmement osé et pour rien au monde on aurait tenté un rapprochement plus intime. Un matin Élisabeth lança « J’emmène Gérard se promener ». Elle me prit par la main et sans que quelqu’un ose la contredire elle me conduisit vers le chemin qui serpentait au milieu des pins. J’étais sans voix, n’osant imaginer vers quoi cette promenade pouvait aboutir. Peu de temps après notre départ un aigle nous survola de si près que j’ai gardé longtemps le souvenir du bruit de son vol au-dessus de nos têtes. Je l’ai à peine vu mais il était immense et d’une beauté à couper le souffle. A partir de ce moment je n’ai plus pensé qu’à cet aigle. Quand Elisabeth a proposé de se reposer et de s’allonger sur l’herbe je me suis exécuté, sans arrêter de penser à mon aigle. La pensée de tenter un geste ou un baiser ne m’a pas effleuré et elle n’est pas allée plus loin que cette invitation à s’allonger. Aujourd’hui encore je m’interroge sur ce que j’aurai du ou pu faire ce jour là. Au bout d’un moment nous nous sommes relevés et nous sommes redescendus vers la colonie ou j’ai raconté longuement la rencontre de l’aigle. Il ne s’est rien passé d’autre dans ce mois de vacances. L’année suivante mes parents m’ont envoyé passer quelques semaines chez une sœur de mon père mariée à un homme charmant au bord de la Méditerranée dans un village devenu célèbre depuis la rupture d’un barrage. Les trains de nuits n’avaient pas disparu et c’est de nuit que j’ai fait le voyage de Rouen vers Fréjus. Devinez qui j’ai retrouvé dans le train ? Sœur Élisabeth qui était redevenue religieuse mais cette foi-ci dans une tenue austère avec une cornette immaculée. Elle s’est assise en face de moi avec un petit sourire mais sans un mot comme si nous ne nous connaissions pas ce qui est peut-être vrai. Elle s’est mise à égrener son chapelet en murmurant les mots que j’avais entendu des années auparavant dans l’abri de la gare de Rouen. J’étais tétanisé et l’agilité de ses doigts sur le chapelet me fascinait. Les heures ont passé, des voyageurs sont montés, d’autres son descendus, j’ai lu et relu les consignes sous la fenêtre « e pericoloso sporgersi » ou « it is dangerous to lean out » et la nuit est passée sans qu’un rapprochement pourtant souhaité ne se produise. Les années ont passé, mais le souvenir d’Élisabeth, jambes nues, couchée dans l’herbe ne m’a jamais complètement quitté. Une autre guerre mais cette foi-ci coloniale est venue me voler 28 mois de ma jeunesse. Élisabeth s’est retrouvée enfouie parmi les souvenirs d’enfance et je n’y ai plus pensé pendant des années. Et puis, l’autre jour, en me promenant dans les jardins du couvent des frères Servites de Marie elle est apparue au coin d’une allée. La silhouette toujours aussi fine, le port de tête toujours aussi fier et le regard aigu comme une dague. C’était elle j’en ai eu la certitude dans l’instant ou nos regards se sont croisés. Elle était vêtue d’une aube grise, un fichu gris et blanc sur la tête, une croix sur la poitrine. Mes jambes se sont mises à trembler et j’ai du vite aller m’asseoir sur le banc le plus proche. Elle est venue me rejoindre et s’est assise à son tour. Nous sommes restés un moment sans parler. Et elle a ressorti son chapelet et le murmure de sa voix est venu se mêler au bruit des grains de buis du chapelet. Ce n’était plus du latin, ou alors je le traduisais inconsciemment et alors j’ai entendu :
Je t’aime et ne sais pourquoi amour impossible pourquoi amour maudit qui me ronge le corps je t’aime comme une drogue qui me brûle les veines j’ai tout fait pour oublier j’ai tout fait pour te fuir et parfois j’ai réussi et te voilà tu sais maintenant tu sais et nous sommes là étrangers et si proches nos mains se cherchent et ne se trouvent pas tes paroles muettes me résonnent dans les oreilles pourquoi si tard pourquoi trop tard tu as tout compris depuis longtemps et tu n’as rien fait pour me prendre toi que j’aime tant quel aimant nous attire et nous repousse indéfiniment et le temps passe et je t’avais oublié et tu m’avais oubliée et le temps s’étire et l’espace s’étend et je m’en vais et tu t’en vas adieu non ne t’en vas pas reste auprès de moi encore un instant, regarde moi pleure moi ensevelis moi sous les plis de ton amour inachevé reste encore et ose enfin, ose ce baiser qui te brûle les lèvres et dessèche les miennes

Je n’ai pas osé elle est partie et j’ai pleuré


Hyppolite Chlorate

J'avais 20 ans

J'avais 40 ans

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J'avais 70 ans

Un peu plus tard