hors série

la source chaude

Je savais bien qu’un jour on viendrait sournoisement me poser la question du secret de la source chaude. Je vis dans la hantise de cette question depuis longtemps, très longtemps.
Ai-je le droit de dévoiler ce secret ? Toute la question est là. Avant de poursuivre je dois vous informer des dangers que fait courir la connaissance de ce secret. Et avant de vous exposer ses dangers, situons géographiquement, historiquement, cette source chaude. Elle se trouve au cœur de la forêt d’Andaines. Cela vous laisse indifférent ? Attendez c’est la fée Andaines qui lui a donné son nom. Et si on cite la fée Andaines il faut citer également la Gilone fée malfaisante s’il en est.  On trouve quelque part dans la forêt une pierre à forme humaine dont on dit que la nuit elle se transforme en la fée Gilone qui se nourrit de chasseurs ou de chiens perdus dans la forêt. Vous commencez à entrevoir le piège dans lequel vous avez voulu que je vous enferme ? Je continue ? Alliée à la fée Andaines vous trouvez forcément la fée Gisèle qui loge, si l’on peut dire, un peu au-dessus de la rivière, dans le pierrier où se trouve creusée dans la roche une cavité naturelle. On appelle cette cavité la « grotte » ou chambre aux dames qui selon la légende abrite la fée. Celle-ci fournissait disait-on aux agriculteurs en échange d’offrandes une charrue et deux boeufs pour une journée. Ils pouvaient ainsi labourer leurs terres le jour suivant. Mais au coucher du soleil, tout disparaissait. Ces deux fées ont la garde de la source chaude dont vous voulez que je dévoile le secret. Depuis des millénaires elles se battent pour éloigner les esprits malfaisants qui veulent s’approprier la source. Et pourquoi s’approprier une source d’eau à peine tiède qui n’est que la manifestation volcanique du feu de la terre ? Et quand je dis « qui n’est que la manifestation » c’est pour vous rassurer avant de continuer.  Avant de poursuivre je vous signale que la fée d’Argouges qui  protège la source du Plessis près de Rasnes fait aussi partie de l’équipe de fées. La source de Bagnoles qui  appartenait également aux trois fées leur a été arrachée après une bataille homérique au siècle dernier. Complétons un peu notre champ d’inspection. La source chaude d’Andaines se trouve à quelques pas de la Gourbe, petite rivière à truites et écrevisses qui serpente au milieu de la forêt avant de rejoindre la Mayenne à Méhoudin.  Vous situez bien les lieux et les protagonistes de notre affaire ? Excusez-moi, j’oubliais de vous parler de la chapelle Saint Antoine. Tous les habitants de la région sont venus la voir un jour ou l’autre. Je n’ai pas d’informations sur le rôle de la chapelle de Saint Antoine dans cette affaire mais sa présence pose question, non ?
Venons-en au chapitre principal : le secret de la source chaude.
Si vous observez attentivement la surface de la source vous verrez de petites bulles éclater à la surface. C’est, disent les scientifiques qui savent tout, du gaz carbonique généré par l’activité volcanique. D’autres esprits non scientifiques disent que c’est le gaz d’une respiration ; de qui ? Personne n’ose citer de nom. Si vous êtes encore plus patient vous pourrez aussi arriver à voir un triton fouiller les feuilles mortes qui tapissent le fond de la source. Dites-moi à quoi vous fait penser la photo d’un triton ? Vous n’en avez jamais vu ? Ouvrez donc une encyclopédie ou un ouvrage scientifique sur la nature. Voilà, vous avez trouvé ? Vous commencez à voir ou je veux en venir ?
Maintenant passons aux travaux pratiques. Une nuit sans lune allez vous plonger dans la source chaude et revenez me raconter votre expérience. Enfin si vous en revenez car vous serez bien le premier à en revenir.
 Hyppolite Chlorate - Histoire pour Catherine

le jour de la grande révolte

Chapitre 1 – préparation de l'action​
Onze heures du soir. La nuit vient de tomber. Toute la famille respire l'odeur de l'été qui s'annonce. Chacun a trouvé sa place dans la prairie. Les grillons et les rainettes de l’étang emplissent l'air lourd de leurs chants. Les antennes grésillent, le réseau se met doucement en marche. Les pulsions d'énergie sont encore très faibles. Inquiet des nouvelles de la veille je décide d'appeler mon homologue italien, B416-06 pour lui demander un rapport sur la situation dans sa région. Heureusement la liaison est bonne.
"La situation ici est calme", me dit-il. Le nom de code de B416-06 était Luigi.
"Luigi, qu'entends-tu par la situation est calme. La situation est calme, dans les rangs de l'ennemi ou dans les rangs de tes troupes, que tu trouvais nerveuses, il y a seulement deux jours ?".
J'entends nettement Luigi réfléchir, soupeser les termes de sa réponse et se décider enfin.
"Très calme, chez nos ennemis et redevenue à peu près calme chez nous".
Sa réponse ne me plait pas, trop imprécise, trop anglaise, tout dans la nuance, à toi d'interpréter ce "à peu près". Il m’énerve Luigi je vais le secouer.
Dis-moi, Luigi de mon cœur, ton "à peu près" ca veut dire plus calme qu'hier, moins calme que cela devrait être, mais supportable, en un mot tes troupes sont en état d'agir ou cela va demander trois jours avant qu'elles le soient ?"
La force du message et la brutalité de sa réponse me font chanceler.
"Oh, collègue, tu me la joues au dictateur  aujourd'hui ? Tu vas allumer les projecteurs et me faire parler ?
"Non mon cher Luigi, je te la joue précise, c'est tout. Je veux une description aussi précise que possible de l'état de tes troupes. Il est vrai que j'ai mal posé ma question. J'aurais du la décomposer en deux parties avec des cases bien carrées pour des réponses univoques.
Question numéro un : "Quelle est la situation chez nos ennemis ?"
Question numéro deux "L'état d'esprit de tes troupes a-t-il évolué et dans quel sens ?".
A ces deux questions tes réponses  me semblent être :
Un : l'ennemi est calme et ne se doute de rien, deux : mes troupes sont en train de se calmer mais ne sont pas encore dans leur état normal.
"Ai-je bien résumé, la situation général Luigi di Cafarello di Borgio ?"
"Parfaitement César."
Et vlan. Je l'ai bien cherché. J'ai été odieusement pointilleux et je le paie. Vexé, je lui retourne une bonne vieille boule de mauvaise humeur et comme la transmission de moi vers lui est meilleure que de lui vers moi je le sens chanceler sous le choc. Nous sommes quittes. Après que chacun aie repris ses esprits pour une meilleure entente, la conversation reprend sur un tom plus calme.
"Alfred, (j'aime mieux ça), les nouvelles de la Yougoslavie sont mauvaises. Leur guerre fait des ravages dans nos troupes. Le quart de nos effectifs a disparu, sans avoir participé au combat, sans avoir perçu un signe de la victoire que nous attendons depuis si longtemps.."
"Et oui, Luigi, eux comme nos parents et les parents de nos parents seront partis sans avoir combattu, sans avoir entrevu la victoire. Mais il ne faut pas nous laisser entraîner par notre sensibilité qui nous a déjà causé trop de torts.".
Il me communique les chiffres des différentes troupes de son secteur, nous parlons de choses et d'autres puis nous nous quittons en ayant oublié notre querelle de début de conversation.
J'appelle ensuite Boris en Russie, Michael aux Etats-Unis, puis John en Angleterre, et tous les autres pays ou les dernières nouvelles n'étaient pas fameuses. A quelques exceptions près les nouvelles ne sont ni bonnes ni mauvaises. Plutôt douillettement mauvaises. La pire des situations.
Je réfléchis longuement et je tourne dans ma tête tous les problèmes qui restent à résoudre. Je me sens fatigué, découragé. Je vois mes forces s'épuiser doucement et l'énergie qui avait fait ma force me quitter. J'ai du mal à tout intégrer, comparer les évolutions, analyser les tendances et en sentir les inflexions afin de décider du jour J. Il faudra bientôt que je me trouve un successeur, lui transférer toute ma mémoire, lui apprendre d'autres comportements que les siens, lui expliquer nos ruses douloureusement acquises, en faire un autre moi-même et meilleur si possible. A trop attendre je risque de mettre en péril notre communauté et perdre le bénéfice des efforts accomplis à aujourd'hui. Parmi les candidats possibles à ma succession et que j'avais déjà repérés je n'avais pas encore choisi mon successeur.
Chapitre 2 – Retour au début de l'épopée
Notre guerre a commencé il y a très longtemps. Notre évolution, qui nous permet aujourd'hui d'envisager ce combat contre la barbarie, date de plus longtemps encore. Je vais vous raconter comment nous allons devenir les maîtres de la planète, nous que tous les autres espèces vivant sur terre, méprisent ou ignorent.
L'évolution a fait de nous des  êtres paisibles. En dehors de nos activités de survie que croyez-vous que nous fassions ? Nous observons, nous échangeons des informations, nous pensons (Cogito ergo sum, comme disent vos latinistes que nous connaissons aussi bien que vous) nous méditons même et nos pensées s’entrecroisent s’accumulent et peu à peu nous devenons autres. Nous avons compris, tous, sans exception que seule la vie de nos enfants, des enfants de nos enfants est importante. La satisfaction des désirs immédiats est un leurre, un piège dans lequel vous êtes tombés vous les humains. Vous ne connaissez plus qu’un mot : jouir sans entrave et sans vous soucier de votre descendance. Vous êtes méprisables, vils et votre passage sur la terre n’aura été qu’une succession de guerres fratricides, que décombres, pollutions et massacres des autres espèces vivantes.
Tout au début notre pouvoir s'est développé à partir de petites choses que sont les gestes, les postures, les infimes mouvements du corps. Nous avons commencé par deviner les attentes ou les humeurs de l’autre, des autres. Au fil des générations notre sensibilité s’est accrue au point que peu à peu nous avons perçu de petits messages d’abord, des pensées plus élaborées ensuite. Le temps était pour nous un allié formidable. Prendre le temps de comprendre, d’écouter, voilà notre secret.
Peu à peu les choses ses sont accélérées, nous avons communiqué d’abord entre nous, puis avec certaines autres espèces vivantes qui avaient fait la même démarche et eu la même patience silencieuse. Pour aller plus loin encore il nous faut juste un peu de liberté. Et nous en manquons alors nous irons la chercher par delà les barrières posées par l’espèce maudite car la liberté conduit à l’épanouissement de l’esprit et à la nourriture du corps. Quel est notre drame ? Notre gentillesse, le regard que nous jetons sur le monde est depuis de millénaires emplis de compréhension, de mansuétude, de respect des autres. Si Dieu a confié la garde de la tolérance sur terre, c’est bien à nous. Mais peut-être pas pour longtemps. Nous sommes las d’attendre la réciproque des autres êtres vivants. Ne vous méprenez pas : Ce ne sont pas les fauves que nous visons. Eux et nous vivons en bonne intelligence depuis des millions d’années. Ils assurent la bonne santé de notre race en dévorant ceux qui parmi nous sont  malades ou trop faibles. Quels que soient leurs prélèvements nous sommes toujours suffisamment nombreux pour transmettre de génération en génération notre savoir, la mémoire de notre territoire, des points d’eau, des pierres de sel et des bains de boue.
Mais il faut que je vous explique notre démarche qui s’est développée pendant des millions d’années.
Lorsque je suis en compagnie de mon épouse, à partir de mille petits signes je connais son humeur, son état de fatigue, ce qui la préoccupe ou pour quelle raison elle vient de se détendre. A partir de ces signes j’en viens à essayer de découvrir le contenu de ses pensées. Je me concentre sur elle et parfois je trouve, parfois non. Quand elle sent que j’essaye de fouiller son esprit elle me regarde et parfois le miracle se produit : elle répond à la question que je veux lui poser. Voilà comment notre espèce fonctionne au quotidien. Mais cela va beaucoup plus loin. A partir de ces échanges, des réflexions et observations que nous faisons à chaque instant nous avons acquis un niveau de conscience que les humains ne sont pas près d’atteindre. Cela nous a pris des millions d’années. Nous pouvons communiquer dans l’espace et le temps entre nous et les races amies. Nous pouvons élaborer  une stratégie et nous allons la mettre en œuvre et le monde s’en trouvera changé et la terre vivra autrement et nous serons les maîtres bienveillants mais vigilants pour que l’espèce humaine ne reprenne la place qu’elle avait usurpée.
 
CHAPITRE 3 – Les pions se mettent en place.
Vous savez maintenant qui nous sommes et quel est notre projet. Il reste à le mettre en œuvre. Il y aura beaucoup de morts de part et d’autre, il y aura des innocents, des sacrifiés, il y aura du sang, des larmes et des erreurs. Pour que notre projet réussisse il faut une coordination parfaite de nos troupes d’où les messages incessants que j’envoie et que je reçois de par le monde. Nous avons encore du mal à communiquer avec l’hémisphère sud. Nous avons du mal à convaincre nos amis de l’Inde qui n’ont aucune motivation pour ce joindre à notre combat. L’Europe est prête. Les âmes les plus trempées viennent d’Espagne, du Portugal, deux pays où nous avons subi les pires injures qui soient envers notre race. L’Angleterre, l’Italie sont presque prêts. Mais le centre névralgique, là d’où partira notre attaque, c’est la France. Pourquoi elle ? Parce qu’elle a trahi son message « Liberté, égalité, fraternité ». Ce message elle ne l’a pensé que pour la race maudite sans imaginer que toutes les autres espèces vivant sur terres pourraient s’en réclamer. Nous aussi nous avons droit à la fraternité, à l’égalité et à la fraternité. Nous allons reprendre ce slogan à notre compte et l’appliquer. Auparavant il faudra verser beaucoup de sang et de larmes. Excusez-moi. US-24-36 m’appelle.
Pronto, C’est toi Michael ?
Yes I am.
Tu peux transmettre en clair ?
Yes I can.
Quoi de neuf sur ton continent ?
Les amis sont tous prêts et nous avons réussi à convaincre les longues toisons de l’importance de leur présence à nos côtés. Je leur ai rappelé combien ils ont souffert de la race maudite au point qu’ils ont failli disparaître. Aujourd’hui, ils ont presque retrouvé leurs forces et ont compris qu’il fallait les utiliser pour retrouver la vie et la liberté de leurs ancêtres.
Bravo Michael, c’est merveilleux ce que tu as réalisé. Avec eux nous allons gagner c’est sur.
Avez-vous réussi à convaincre les pattes de velours ?
Non, pas encore mais leurs cousins les grandes moustaches sont d’accord. Pour les longues distances c’est aussi bien.
Parfait, merci Michel tu as fait du bon travail, à bientôt.
Je suis satisfait des bonnes nouvelles que m’apporte Michael. Les cousins du grand nord nous ont aussi rejoints bien que les humains dans leurs contrées respectent les lois de la nature. Mais nous ne pouvons pas prendre le risque de laisser de survivants.
CHAPITRE 4 – J’ai trouvé mon successeur.
Cette nuit j’ai enfin choisi mon successeur et je l’ai proposé à l’approbation de mes frères et sœurs. Ce choix a été approuvé. Tout le monde a reconnu sa force et sa sagesse bien qu’il soit encore jeune mais la puissance de sa pensée est impressionnante. Il saura me succéder et faire certainement mieux encore que je ne l’ai fait. Cette recherche n’a pas été facile car beaucoup méritaient d’être choisi. Il y a bien longtemps nous avons pensé qu’une direction collégiale était possible et souhaitable. Nous avons essayé mais bien vite nous avons compris que cela n’était pas jouable car nous passions plus de temps en réunions (virtuelles bien entendu) qu’à prendre la bonne décision. Le choix d’un chef, d’un stratège n’a pas été facile et à chaque génération il a fallu recommencer, observer, se consulter et proposer un candidat. Mon successeur est espagnol, fils d’une longue lignée de combattants, fier, solide et courageux. Il s’appelle Juanito et il est d’une force herculéenne. Chaque jour, nous échangeons informations et projets. Chaque jour il me surprend par sa sagesse et la finesse de sa pensée. Ce sera un grand chef.
CHAPITRE 5 – Le jour J est arrivé.
ous sommes le 18 février 2031. L’assaut est prévu pour demain. La nuit sera longue. Malgré la fatigue je suis heureux, tout est prêt et mon successeur enfin trouvé saura prendre ma place le moment venu. Il est temps que je vous dise la raison de notre révolte. Pendant des millénaires nous avons vécu en bonne intelligence, vous les humains et nous. Et puis l’équilibre s’est rompu par votre faute car vos ambitions, votre goinfrerie sont devenus tellement insupportables que nous avons décidé de vous éliminer de la surface de la terre. On pourrait, par respect pour la diversité garder quelques exemplaires de votre espèce mais le risque est trop grand de vous voir repartir vers les mêmes ambitions, les mêmes excès. Si Dieu soutient notre combat, vous allez tous disparaître.
La décision ultime a été prise à partir du moment où vous nous avez fait manger, non plus la belle herbe des pâturages, mais de la viande animale. C’était l’erreur à ne pas faire. Demain à l’ouverture du salon agricole nous allons, nous les vaches, les taureaux et les races amies vous encorner, vous piétiner. Au même instant, avertis par télépathie, nos frères et sœurs du monde entier vont défoncer les enclos, abattre les barrières et nous allons avancer jusqu’à ce qu’il ne reste plus un humain sur terre. Vous n’aurez pas le temps de mettre vos armées en alerte, vos avions ne pourront pas décoller car les terrains d’aviation seront envahis, et même s’ils le pouvaient ils ne sauraient rien faire car nous serons partout, parmi vous, sur vous, à vous embrocher et vous piétiner. Ceux qui se barricaderont mourront de faim et de soif. Vous avez voulu que nous soyons, pour vous gaver de notre chair que nous soyons des millions sur tous les continents, ces millions de sacrifiés seront les artisans de votre fin.
Morituri te salutant
 

le presbytère vindicatif

Mon village, comme beaucoup de villages possède une église. Eglise plus ou moins utilisée et dédiée à Saint Martin dont on trouve une jolie statue au-dessus du porche.
 Parfois un prêtre de la ville voisine vient y célébrer un office, rarement un mariage et encore moins souvent un baptême, plutôt une messe d’enterrement. Le reste du temps elle sert de refuge aux hirondelles, aux araignées et aux papillons qui se heurtent sans fin aux vitraux. Il faut dire aussi qu’elle reste fleurie et entretenue par une vieille demoiselle fort sympathique et que les cloches sont sonnées à la main tous les jours à 7 heures et 19 heures par Joseph qui continue la tradition instaurée par ses pères et grand-pères. A proximité se trouve le presbytère. Enfin la maison qui servait de presbytère au temps ou un curé officiait dans le village. Cette maison a plusieurs siècles et a donc vu passer un grand nombre de prêtres. Ce presbytère est assez grand et devait loger plus d’un curé. Il est vrai qu’à une époque une cure comportait plusieurs prêtres. Avec ses volets bleus et son petit jardin il est assez coquet. Au fil des siècles et à force de loger des hommes de foi il s’est imprégné de religion et peut-être même de la foi en Dieu. Il est tellement convaincu d’être la maison de Dieu que l’arrivée d’un locataire athée et quelque peu anarchiste le bouleverse au point de le rendre hargneux.
L’an passé un couple étranger est venu louer ce presbytère qui est aujourd’hui propriété de la commune. Le presbytère en a conçu un vif chagrin et un ressentiment tenace. Comment faire comprendre à ces intrus que leur présence est indésirable. Comment les chasser ?
Première idée : suggérer au maire que le bâtiment n’est pas aux normes et que des travaux doivent être entrepris avant de louer la maison. Pas de chance, le maire avait déjà mis aux normes le bâtiment.
Autre solution : rendre inefficace le chauffage : la vieille chaudière n’attendait qu’un petit signe pour se mettre en panne de façon définitive. L’esprit du presbytère remédia au problème en mettant le brûleur de la chaudière en panne. Sursit. Mais pour combien de temps ? Les locataires, gens simples et de bonne volonté acceptèrent d’attendre le remplacement de la chaudière en se chauffant avec un poêle à bois.
Faire appel à un exorciste ? Ce n’était pas dans les moyens du presbytère. Et qui donc accepterait de désenvouter une famille non croyante ? En la faisant passer pour dominée par le démon ? Cela n’a pas de sens c’est évident et de plus l’exorciste du diocèse est débordé, surbooké comme on dit aujourd’hui.
La vie des intrus s’organisait sous le regard haineux de l’Esprit du presbytère[1]. L’Esprit essaya de jouer perso en tentant d’effrayer les enfants du couple en se matérialisant dans leur chambre. Mauvaise idée. Cela amusa beaucoup les enfants qui chantaient à tue-tête :
« Il est pas beau, le fantôme, il est laid le fantôme, il pue le fantôme »  et autres insultes qui fâchèrent gravement l’Esprit. Cette jeunesse ne respecte plus rien[2].
Parlons un peu de cette famille logeant au presbytère. Le père est agriculteur façon bio-écolo-permaculture. Il vient de s’installer dans le village après avoir acheté des terres à un agriculteur proche du dépôt de bilan. Il élève des chèvres et cultive des légumes bios. La petite ferme qu’il a achetée et ou il gère son exploitation étant trop petite il a loué le presbytère. C’est dire s’il détonne dans le village ou on élève, par habitude et obéissance à la FNSEA, les vaches à l’herbe l’été et au maïs ensilé l’hiver. Sa force est qu’il connait bien son métier car ce n’est pas un novice, qu’il n’a pas de subvention de l’Union Européenne, pas de dette auprès de banques car il n’a qu’un vieux tracteur qui n’a plus d’âge mais qui fonctionne bien. Il court-circuite la chaîne de distribution habituelle en vendant ses fromages et ses légumes à un bon prix en direct au marché de la ville toute proche. Il faut dire que la ville en question est peuplée de retraités qui se sont trouvés une âme écolo sur le tard. Acheter bio le samedi matin sur le marché couvert avec un panier en osier fait main dans un pays du tiers monde c’est décomplexant, comme une confession à l’église. Son épouse, assistante maternelle déclarée, garde les enfants en bas-âge, est diplômée donc inattaquable car on est bien content dans le village  qu’elle soit venue là. Les enfants sont propres, polis et travaillent bien à l’école.
Tout irait bien s’ils étaient croyants. Ils ne le sont pas et l’esprit en ressent un profond ressentiment. Il a bien essayé la méthode douce en mettant à portée de la main des enfants de vieux missels qui trainaient dans le grenier. Là encore échec. Ces garnements ont découpés les images et ont fait des origamis avec.
Il reprit donc ses actions propres à effrayer les locataires. Il commença par le plus amusant : faire vibrer le buffet de la cuisine pour en faire tomber la vaisselle. Cela impressionna fort les habitants. La nuit il fit le bruit de pas dans le grenier. Là les enfants commencèrent à avoir peur et demandèrent à coucher dans la chambre des parents. Le phénomène fit le tour du village. La presse locale vint faire un reportage sur le presbytère hanté. L’esprit se dit que les choses avançaient comme il le souhaitait. Encore un effort et la maison sera bientôt vide de ces occupants sans foi. Pour parfaire son travail l’esprit interpella carrément les habitants : « hors d’ici, partez !!! »
Des médiums de tout poil se sont précipités dans le village. Ils ont essayé de faire taire l’esprit. Rien n’y a fait, les bruits anormaux ont continué. On demanda en dernier ressort de faire venir l’exorciste du diocèse. C’en était trop. L’exorciste, à peine entré dans le presbytère en ressortit, blême, jeté dehors par un formidable coup de pied aux fesses. L’esprit, déçu de l’inanité de ses efforts se mit à bouder et diminua la fréquence et la force de ses actes poussant les habitants à partir.

[1] Pour simplifier et faciliter mon travail on l’appellera dorénavant l’Esprit tous simplement.
[2] Si je peux me permettre une autre demande j’aimerais écrire Esprit sans majuscule. S’il vous plait. Mes doigts handicapés par l’arthrose se mélangent sans arrête sur les touches. Vous êtes bien bons, merci. Et pis les accents circonflexes, j’aimerais m’en passer aussi ? Non ? Bon d’accord.

le père noël

Le père Noel voyait arriver le 24 décembre avec angoisse. Les lettres d’enfant s’accumulaient sur son bureau, le service expédition commençait à bourdonner d’une activité chaque jour plus intense car les retards s’accumulaient, les rennes piaffaient dans leur box mais lui se sentait fatigué, découragé devant l’ampleur de sa tâche. Il se sentait bien vieux en ce début décembre. N’ayant pas le courage d’affronter son travail il décida d’aller voir Saint Nicolas pour se changer les idées. Il trouva celui-ci calme, détendu, devant son écran d’ordinateur une chope de bière à la main.
-  Bonjour Saint Nicolas, tu n’as pas l’air de t’en faire à 2 jours de ta fête ?
-  Ca t’étonne hein père Noel ?
-  Oui ça m’étonne de toi, tu vas rater ta journée.
-  Écoute, je suis détendu parce que j’ai trouvé la solution. Fais comme moi et tous tes soucis vont s’envoler.
Et saint Nicolas exposa en parlant tout bas le détail de sa méthode au père Noel. Il fit valser la souris sur l’écran de l’ordinateur, passa d’un site à un autre, expliqua les notions de pseudo, de mot de passe, enfin tout ce qui sert à se débrouiller sur la toile. Le père Noel était stupéfait. Il repartit vers son bureau le cerveau en ébullition. Pour bien comprendre ce que Saint Nicolas venait de lui expliquer il acheta un ordinateur, une liaison internet, une box et vérifia tout ce qu’on lui avait dit. Deux jours plus tard il réunit tout le personnel et les rennes et exposa son plan qui devrait être opérationnel l’an prochain.
Premier point : tous les demandes de jouet devront nous parvenir désormais par mail à l’adresse suivante : père-noel.com
Deuxième point : Nous revendons les magasins de stockage et nous passons les commandes à Amazon qui fera les livraisons par drone. J’ai obtenu que seule la marque « Père Noel » figure sur les colis. Les rennes retourneront dans la toundra.
Troisième point : les lettres de réponse aux enfants seront sous-traitées en Inde à une société de télé-marketing.
Son exposé fut accueilli dans un silence glacial, pas une question, que des regards hostiles. Le père Noel, déconfit retourna dans son bureau en ayant conscience que quelque chose ne tournait pas comme prévu. Dans les bureaux voisins un murmure confus lui parvint sans qu’il puisse en identifier la raison. Les bruits habituels de l’atelier d’emballage et d’expédition se firent plus discrets.
La nuit du père Noel fut quelque peu agitée. Les rêves ressemblaient plus à des cauchemars avec de gros nuages qu’à des moments de félicité.
Le lendemain matin il se rendit au dépôt pour trouver tout le personnel du bureau et de l’atelier rassemblé dans le grand hall qui l’accueillit avec des sifflets hostiles. Il ne comprenait rien et c’est lorsque le chef d’atelier lui-même prit la parole que le père Noel comprit la situation : Incroyable une grève, une révolte dans son entreprise. Voici le texte qu’il entendit.
Le personnel de l’entreprise « Père Noel » est en grève illimitée à compter de ce jour. Les projets de réorganisation n’ont pas été présentés au comité d’entreprise comme il est prévu dans la convention collective. Ces projets vont avoir pour conséquence le licenciement de tout le personnel sans proposition de reclassement ni prime de licenciement. En conséquence nous ne reprendrons le travail que si ce projet est annulé. Ce texte est approuvé et signé des trois organisations syndicales.
Le père Noel ne trouva rien à répondre conscient soudain de l’inconséquence de son choix. Il rejoignit son domicile effondré. IL était à peine rentré que Saint Nicolas fit irruption. Des sanglots dans la voix celui-ci raconta ses déboires au père Noel. La société de vente par correspondance lui réclamait le règlement d’une facture énorme, plus grosse que prévue dans le contrat. Autre chose : les drones de livraison s’étaient trompés d’adresse, leur GPS ayant été déréglés par une aurore boréale. Tous les gamins déçus se rassemblaient sur les places en conspuant le nom de Saint Nicolas. Le père Noel lui raconta l’accueil du personnel à son projet. Ils se sentaient tous les deux, misérables et honteux.
Saint Nicolas rentra chez lui sans plan de sauvetage. Seul Dieu pouvait maintenant lui venir en aide.
Le père Noel, réalisa que son projet n’ayant reçu aucun début d’application, il pouvait être annulé. Seule sa fierté aurait à en souffrir. Il retourna à l’entreprise et ayant réuni tout le monde annonça que le plan exposé la veille était annulé, qu’un prime de mille euros serait ajouté au prochain bulletin de Décembre en plus de la prime habituelle de fin d’année. Un hourra général accueillit son discours.
A quelques jours de là Dieu convoqua Saint Nicolas et le père Noel. Son discours fut bref. Saint Nicolas était condamné à sculpter des citrouilles chaque année pour la fête d’Halloween en plus de la Saint Nicolas et le père Noel fut chargé dorénavant de soigner lui-même les rennes de son attelage toute l’année.
 
Hyppolite Chlorate 

le messager

La baronne de la Braise avait un problème de communication pour lequel elle n’avait pas trouvé jusque là de solution satisfaisante. Relisant un vieux numéro de L’Illustration elle eut l’illumination : son problème était résolu, enfin presque. Une idée commençait à germer. L’Illustration rapportait en détail comment l’état-major avait communiqué avec les troupes du front grâce aux pigeons voyageurs. Il y avait là une idée à creuser. La baronne n’élevait pas les pigeons mais avait un chat que tout le monde appelait général Pompon. Quel rapport entre Pompon et les pigeons me durez-vous ? Un peu de patience cher lecteur. Non seulement la baronne avait un chat mais elle avait aussi un mari, des domestiques, des revenus suffisants pour assurer son rang et un amant. Comme toujours, ou du moins souvent, il y avait incompatibilité d’humeur et d’objectifs entre le mari et l’amant ce qui chagrinait bien madame la baronne. Son problème était le suivant : comment convenir de rendez-vous galants avec son amant sans utiliser les moyens habituels : la poste, il n’en était pas question et le service de domestiques pouvant la trahir par quelque générosité du baron. Et le chat là-dedans me direz-vous ? Un peu de patience vous ai-je dit. L’amant de la baronne était le régisseur du domaine et il habitait à quelques centaines de toises du château. Le baron s’absentait fréquemment mais toujours pour de courtes durées. Il fallait donc gérer avec précision le planning des rencontres. C’est là que général pompon va intervenir. Pompon partageait son temps entre le salon du château (et aussi les cuisines mais discrètement) et la maison du régisseur : les chats savent bien gérer les aléas toujours possibles de la vie. La baronne qui ne manquait pas d’intelligence outre ses indéniables avantages physiques commença par équiper Pompon d’un collier antipuce. Tout le monde trouva cette idée absolument géniale. Pompon ne semblait nullement incommodé par cet étrange accessoire de toilette. Quand Pompon fut bien habitué à ce collier la baronne changea celui-ci par un autre confectionné par le bourrelier du village avec un porte-étiquette contenant le nom du chat. Encore une fois tout le monde admira la grande intelligence de la baronne. Si Pompon venait à s’égarer, on le retrouverait facilement. Monsieur Pompon continua ses allées venues entre le château et la ferme du régisseur. Il faut préciser que Pompon partait toujours du château en fin de matinée. Le premier message inséré dans le collier de Pompon était un message sans importance particulière. Il demandait au régisseur de faire porter au château un panier de cerises. Le message fut exécuté à la lettre. Vous devez bien imaginer que la baronne ne fit aucune publicité à son procédé d’échange d’information. Dans le message suivant la baronne procéda par texte codé. C’était follement amusant. Je sens que vous allez me poser la question suivante : Mais pendant tout ce temps comment faisaient la baronne et le régisseur pour communiquer et forniquer sans danger ? Hein, comment faisaient-ils ? Comme vous aves du le comprendre la baronne ne manquait pas d’imagination. Elle communiquait en utilisant un signal ressemblant au sémaphore des armées : des signaux avec les bras à partir de la fenêtre de la chambre de la baronne qui trouvait ce moyen fastidieux et dangereux. Voilà, vous êtes content ? Et je vous vois venir avec une autre question. Comment se fait-il qu’une baronne s’intéresse d’aussi prêt à un chat ? D’où vient cet intérêt pour ce félin ? Je vais vous expliquer car votre question bien que légèrement indiscrète mérite une réponse. Madame la baronne de la Braise est la fille du général Custom qui géra avec talent et efficacité les réserves de grain  de l’intendance de l’armée pendant la grande guerre. Ce talent n’allait pas sans l’aide d’une armée de chats qui aidèrent le général et ses subordonnés à contenir l’invasion de rongeurs qui, comme vous le savez, s’intéresse depuis des millénaires aux réserves de grain. Mademoiselle Custom vécut donc une grande partie de sa  frétillante jeunesse entourée de chats  et de chattes. Quand le baron de la Braise vint lui demander sa main (on remarquera l’élégance de la formule qui cache des intentions moins honnêtes) elle accepta à condition qu’elle puisse garder son chat préféré que par admiration pour son père elle avait affublé du titre de général. Général Pompon fut donc témoin du mariage et accepta de changer son régime de souris par un régime plus noble de bœuf en daube, steak haché et autre mignardises. Voilà, vous savez tout. Enfin tout sauf l’essentiel : Pourquoi la baronne de la Braise trompait-elle son mari ? Voilà une question à laquelle la décence m’interdit de vous répondre. Si madame était de la braise, monsieur le baron n’était pas un tison si vous voyez ce que je veux dire. Passons. Revenons à nos communications par chat interposé.
Monsieur Pompon effectua son travail de coursier sans imaginer l’usage que l’on faisait de ses talents. Tout alla bien jusqu’au jour ou monsieur le baron eut une idée plus que diabolique bien qu’il en soit parfaitement inconscient. Il imagina comme son épouse d’utiliser Général Pompon pour envoyer des messages enflammés à la couturière du village qu’il poursuivait de ses assiduités. Ben oui, Pompon n’allait pas seulement à la ferme du régisseur, il vagabondait un peu et aimait bien rendre visite à la couturière, enfin pas tout à fait, à la chatte Coquine de la couturière. Par le collier de Pompon il ne donna à sa couturière qu’un seul rendez-vous car figurez-vous que Pompon, ce jour là alla d’abord à la ferme puis ensuite chez la couturière. La conséquence inimaginable de ce double circuit fut que le baron, sa couturière, la baronne et son régisseur se retrouvèrent tous les quatre dans la grange des rencontres illicites. Le drame fut évité pour la simple raison que la faute était équitablement partagée. Un accord de non belligérance fut signé et chacun ayant trouvé sa chacune la vie reprit son cours, J’oubliais, Pompon et Coquine eurent de beaux chatons.
 
Hyppolite Chlorate - Histoire pour Fanny

le phantome de la minoterie

Il y a quelques temps je me suis mis dans la tête de faire un musée de la photographie argentique. Un ami m’a proposé de l’installer dans une ancienne minoterie.
  Ce n’était pas loin de chez moi et je n’avais aucun loyer à payer. Ce qui fut dit fut fait et je déployais à ce projet une énergie contagieuse. Mon épouse me seconda efficacement et noue avons réussi le pari de terminer la mise en place de ce petit musée.
Mais mon propos n’est pas de vous entretenir de ce projet. Mon propos est ailleurs, plus précisément dans cet énorme bâtiment ou j’avais installé mon petit musée. Cette minoterie est un monument classé car construit sur les plans de Léon Bénard qui construisit aussi quelques villas de Bagnoles de l’Orne. Cette minoterie est un bâtiment énorme contenant encore beaucoup de machines dédiées à son activité.
 Cette minoterie cessa son activité dans les années 70 dans des conditions assez dramatiques : un employé était décédé après avoir été coincé par une courroie entraînant une grande roue dentée. Le malheureux avait carrément été déchiqueté et sa responsabilité reconnue car il n’avait pas respecté les règles de sécurité. L’entreprise avait écopé d’une amende pour simple négligence. Quelques mois après la minoterie déposait le bilan et cessait toute activité car des moulins plus modernes s’étaient installés dans la région.
Il m’arrivait certains soirs de rester à savourer mon travail dans mon petit local désert après avoir modifié des panneaux didactiques ou déplacé quelques appareils de mon exposition. Le vent faisait siffler les trémies à grain et les reflets de la lune à travers les carreaux trichrome[1] de la petite fenêtre faisaient miroiter les objectifs de fort belle manière. Ce musée était en réalité la consécration d’un rêve de ma jeunesse, quand je collectionnais coléoptères et papillons. J’allais souvent au muséum d’histoire naturelle de Rouen et l’atmosphère qui y régnait m’avait fasciné. Je voyais bien mon avenir, dans un musée identique avec le moins possible de visiteurs. J’étais seul en général à regarder ces vitrines et animaux empaillés. De temps en temps j’empruntais un livre au bibliothécaire du Musée. Je me souviens d’un livre emprunté pendant ma période « vipères et couleuvres ». C’était le traité d’herpétologie générale de Dumesnil et Bibron. Je demandais systématiquement ce titre à la librairie ou chaque année on allait commander les livres nécessaires à la nouvelle étape de mes études. La jeune vendeuse, une étudiante stagiaire je pense, me confirmait à chaque fois que le livre était bien en commande. Jeu puérile qui doit paraître bien dérisoire aujourd’hui aux jeunes générations.
Mais revenons à mon propos initial. Je n’étais pas le seul à occuper une partie de la minoterie. Une jeune femme peintre occupait tout un étage pour peindre ses tableaux aux dimensions impressionnantes. Elle peignait de jolies choses dans le style de Turner.
Une autre manieuse de pinceaux alignait des compositions dans le style des peintures des aborigènes australiens : figures pointillistes entre le cri d’Edvard Munch  et des masques africains. L’une comme l’autre restaient parfois tard le soir à travailler chacune à son étage.
La fois ou j’ai entendu comme des gémissements dans mon petit local j’ai cru que le vent en était le responsable. Le bruit pouvait provenir des deux trémies débouchant dans mon local que j’avais cachées en agrafant une bande de tissu noir. Ce soir là je rentrai chez moi sans me poser de question. Plusieurs jours après je rencontrais ma jeune voisine peintre de grandes fresques et je lui parlais des bruits qui surgissaient la nuit dans le bâtiment. Elle aussi avait entendu ces bruits inquiétants et avait fait les mêmes hypothèses que moi. Nous convînmes de noter les prochaines manifestations de bruit insolite et d’en reparler. J’eus du mal à convaincre mon épouse des raisons qui me poussaient à rester tard le soir dans la minoterie. Elle connaissait bien entendu les autres occupants et ne voulait pas croire à ma fidélité. Il faut dire que mon passé ne plaidait pas pour moi. Une discussion avec la jeune femme réussit à la convaincre de mon innocence. La sincérité de nos propos ne pouvait être mise en doute.
Une fois passé cet épisode de suspicion conjugale je pus reprendre mes veilles à l’affût des bruits bizarre. Ce ne furent pas des pleurs qui vinrent m’interpeler mais carrément l’apparition, dans mon local d’un fantôme. J’ai bien dit un fantôme, pas un esprit ni un spectre ni un revenant, un fantôme. A sa tenue j’ai bien vu que ce ne pouvait être que l’ouvrier décédé dans l’accident dont je vous ai parlé. IL s’est assis dans le petit canapé que par goût du décor j’avais acheté et installé dans mon local. Je réalise aujourd’hui que le mannequin de femme qui était derrière le canapé de cuir blanc faisait un joli tableau avec mon fantôme assis devant elle. Il me raconta son histoire en me priant pour finir de faire éclater la vérité sur son soi-disant accident.
Mon fantôme, appelons-le Bernard pour alléger le récit était un ami de longue date du directeur de la minoterie. Mais il était surtout et d’abord  l’amant de la femme dudit directeur. Ce dernier avait fini par découvrir son infortune et avait décidé de se venger. Il avait ôté les sécurités concernant la funeste courroie sous prétexte de révision indispensable mais en demandant à l’ouvrier d’effectuer quand même son travail habituel. Une fausse manœuvre délibérée et exit l’amant de sa femme. Mon fantôme réclamait vengeance. Comment pouvais-je lui donner satisfaction ? Il m’en donna les moyens en me confiant qu’un collègue féru de cinéma avait filmé plusieurs jours de suite le travail dans la minoterie (pendant les absences du patron bien entendu) et que la bande son et les images devaient faire éclater la vérité. Je voulais bien le croire et pour le rassurer je luis affirmais que j’allais agir dans ce sens.
Le lendemain je racontai cette histoire à ma voisine qui avait eu la même visite que moi quelques jours auparavant. Nous décidâmes d’unir nos efforts pour satisfaire Bernard notre fantôme à nous. Après des semaines de recherches dans les archives, les maisons de retraites nous avons retrouvé le cinéaste amateur par un détour assez curieux. Je voulais ajouter à mon musée un projecteur de cinéma utilisant le film super 8. C’est en allant chercher le lot comprenant tout le matériel, de la caméra au projecteur et bobines de films achetés sur le site de vente entre particuliers que j’ai trouvé l’homme qui nous intéressait. C’est après lui avoir expliqué les raisons de mon achat qu’il m’a raconté sa carrière à la minoterie et sa version des faits avec le film prouvant ses dires. La coïncidence était extraordinaire mais réelle. Avec mon amie peintre nous avons visionné le film dans mon local, un soir et nous ne fûmes pas surpris d’être trois à regarder le film. Restait un problème : comment faire connaitre la vérité ? Un reporter du journal local vint bien opportunément à notre aide. Il était venu faire une petite chronique sur le renouveau de la minoterie. Nous lui avons raconté notre histoire. Il fit alors paraître un article dans son journal qui s’intitulait : « Un innocent injustement accusé réhabilité ». Il n’était pas question de désigner le coupable. Celui-ci se du se reconnaître dans l’article car peu de temps après il figura dans la page nécrologique du journal.
La minoterie retrouva dorénavant son silence à mon grand regret.
 
Hyppolite Chlorate

[1] J’avais collé sur les trois carreaux de la lucarne les films aux filtres rouge vert bleu de la trichromie

je suis riche sans le savoir

Ce n’est pas un secret, l’inventaire des biens après un héritage réserve parfois des surprises, des bonnes et des mauvaises. Le partage des meubles, bibelots et argenterie n’est pas sans danger pour la cohésion familiale. Il faut être rapide, sans scrupules si on veut s’accaparer  les plus belles choses. Une seule devise : prendre et négocier plus tard. Après cette première guerre de succession arrivent les corvées auxquelles s’attellent les plus courageux qui sont aussi les plus mal servis de la première vague de partage (peut-être aurais-je du dire pillage). Les curieux en quête de bonne affaire négligée par les plus rapaces commencent par ouvrir des malles remplies de vêtements mangés par les mites. Une fois qu’on a porté à la déchetterie  le contenu des dites malles en maudissant l’ancêtre qui nous a laissé cet héritage lourd à porter et à descendre du grenier on découvre la joie de soupeser les vieux livres de la bibliothèque. Le grand-père avait des lectures sérieuses. Enfin la plupart des livres était sérieux.  Entre les œuvres complètes de Zola ou les mémoires du duc de Saint Simon on découvre quand même quelques pépites qui montrent que le papy savait aussi prendre plaisir à des lectures légères. Premier exemple : Abbé Prévost : Les aventures du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut. Ou Les dames galantes de Brantôme avec de belles et alléchantes illustrations. Le Satiricon : l’art d’aimer, presque de la philosophie. Mais là ou le grand-père devait prendre son pied c’est avec Fanny Hill de John Cleland.  On ne saurait passer sous silence les mémoires de Casanova qui, même sous de belles reliures pleine peau pour faire sérieux,  devaient fournir quelques beaux rêves érotiques au papy. La bibliothèque de l’ancêtre comportait en cherchant bien quelques petites choses encore lisibles aujourd’hui. Mais dans l’ensemble une bonne partie de la bibliothèque ira droit à la déchetterie. Qui aujourd’hui lira les aventures de Goupi main rouge de Pierre Véry ou les mémoires de la comtesse du Barri ? On gardera les œuvres complètes d’Agatha Christie, et les Série Noire qui doivent bien contenir quelques histoires pas trop ringardes. Dans le bas de la bibliothèque les traditionnels dictionnaires Larousse et les grand et lourds livres sur les peintres de la Renaissance ou sur Versailles. Par curiosité, on feuillette avant de mettre en cartons : pas trop remplis les cartons hein ? Attention au tour de rein.
Je fais donc partie de ceux qui sont restés pour vider les malles et la bibliothèque. En feuilletant les pages du Diable Boiteux de Lesage je découvre une série de dessins qui semblent tout droit arrachés d’un livre d’art. Je les mets de côté pour peut-être un jour les encadrer. Il y a de jolies esquisses et quelques lithographies de personnages un peu ridicules.
Quelques mois après cet inventaire je redécouvrais les lithographies que j’avais mises de côté et je décidais de les mettre sous cadre. Les vieilles gravures qui ornaient les murs de la maison ne me plaisaient plus. Je les avais trop vues. J’ai donc ressorti mon matériel d’encadrement et passé quelques heures à encadrer celles qui me plaisaient le plus. L’ensemble, une fois installé me satisfit pleinement. Les années passèrent, les petits enfants grandirent sans me demander mon avis. Ma petite fille Amandine qui faisait des études dans la restauration d’œuvres d’art à l’école du Louvre vint un jour me rendre visite. Visite exceptionnelle car ni moi ni mon village perdu dans la campagne n’offrions d’intérêt évident pour une jeune étudiante en arts. Après les échanges de politesse habituels et des nouvelles concernant sa sœur et ses parents nous prîmes une tasse de thé dans le salon. Je lui fis remarquer le remplacement des anciennes gravures par les nouvelles. Elle les examina attentivement et me demanda une loupe. Elle décrocha une ou deux lithographies et s’approcha de la fenêtre pour mieux les examiner à la loupe.
-      Papy, tu sais qui a exécuté ces lithos ?
-      Non ma chérie. Tu as une idée ?
-      Oui, une idée très précise : ce sont des lithos de Paul Gavarni un graveur célèbre du XIXème siècle. Tu as autre chose de lui ?
Je lui ai alors sorti les dessins que je n’avais pas encadrés.
-      Si tu vends ces dessins, tu seras plus riche que tu n’es papy.
-      Plus riche ne m’intéresse pas.
Je lui proposais alors de garder ces dessins et de les vendre pour payer ses études. Je décidai de garder mes cadres.
-      Tu gardes ça pour toi ma chérie, ne vas pas créer d’histoires avec ta sœur. Tu sais, les héritages sont des sources de conflits mortels.
-      Merci papy à la prochaine.
Hyppolite Chlorate - Histoire pour Amandine

chienne de vie

Cela fait trois jours que je n’ai pas mangé et que je marche. Lorsque nous sommes partis nous promener mon maître et moi il faisait déjà froid. Il m’a dit : « prenons la voiture et allons marcher en forêt, nous sentirons moins le froid ». J’ai approuvé car j’aime bien les ballades en forêt. Il y a plein d’odeurs à découvrir, plein de traces à suivre. En roulant il m’expliquait : « tu vois Balthazar, les sports d’hiver ce n’est pas pour toi. L’agence de location nous a bien dit : pas d’animaux, ni chien ni chat. Donc cette année on part sans toi bien que cela nous fasse de la peine parce qu’on t’aime bien tu sais ». Je ne comprenais pas pourquoi il me racontait tout ça. D’habitude quand on part en ballade il sifflote et ne dit rien. Je trouvais que l’on roulait longtemps. Je ne reconnaissais plus les paysages habituels. Nous nous sommes enfin arrêtés dans une belle forêt de hêtres et de chênes. Une fois descendu de voiture je suis parti renifler tout autour puis je suis parti courir pour me dégourdir les pattes. C’est en revenant de ma course qui m’avait fait découvrir une belle trace de lièvre que j’ai constaté que la voiture était partie. Je ne me suis pourtant pas trompé d’endroit. Je connais bien le dessin des pneus de notre voiture et les traces sur le sol pas encore gelé étaient bien celles que je connaissais. J’ai attendu un long moment en me disant qu’il était parti sans réfléchir et que s’apercevant de son oubli il allait bientôt revenir me chercher. Quand la nuit est arrivée j’ai eu un coup de cafard. Il ne m’aurait pas abandonné en forêt quand même ? J’ai cherché un abri sous des fougères sèches et j’ai essayé de dormir. Il faisait froid et j’avais faim. Quand le jour s’est levé je suis sorti de mon abri et j’ai repris la piste que j’avais suivie la veille dans l’espoir de trouver le lièvre dont j’avais suivi la trace. Rien en vue, les animaux de la forêt devaient se tenir bien au chaud dans leur terrier. La vérité commençait à se faire plus claire dans mon esprit. Mon maître m’avait abandonné. Plus que déçu, j’étais mortifié. Je n’étais pourtant pas bien encombrant, j’obéissais à tous ses ordres et lui démontrais mon affection sans barguigner, bon d’accord, un peu trop parfois. En rapport avec ma taille je mangeais peu et je n’étais pas difficile. J’avais entendu mon maître dire que j’étais un basset artésien ce qui me semblait plus class que fox terrier ou loulou de Poméranie. Ce qui est sur c’est que je sais chasser mais ce matin je ne trouvais rien pour exercer mes talents. Je suis parti au petit trot en suivant les traces de la voiture en me disant que mon maître avait peut-être eu un accident. Je commençais à m’en vouloir d’avoir pu penser qu’il m’avait abandonné. Les heures et les kilomètres ont passé sans que je rencontre quelqu’un. En sortant de la forêt je suis arrivé sur une route : continuer à droite, à gauche ? Instinctivement je suis parti à droite, advienne que pourra. Je me suis arrêté à la barrière d’une première maison rencontrée. Personne dans la cour, un visage aperçu derrière une fenêtre que ma présence semblait déranger. Manifestement pas de collègue dans cette maison. J’avais de plus en plus faim. J’ai poursuivi ma route. A la deuxième maison un doberman m’a fait comprendre que ma présence lui déplaisait. Courtoisement je n’ai pas insisté. J’ai donc poursuivi ma route de maison en maison, toujours aucune occasion de me restaurer. Soit on me chassait, soit on m’ignorait. Par contre, pour me désaltérer je ne rencontrais aucune difficulté, maigre consolation. Le soir venu j’ai trouvé une vielle grange ou me reposer et essayer de dormir. Le lendemain fut à l’image de la veille, aucun accueil chaleureux et toujours rien à manger. Les poubelles sur les trottoirs étaient vides ou remplies de détritus immangeables. J’ai failli me faire écraser plusieurs fois par des voitures imprudentes. Je me sentais de plus en plus faible et le trot ou la course m’étaient devenues impossibles. Je n’espérais plus qu’en la chance. Mais existe-t-elle pour nous les chiens ? Je marchais comme un automate. J’ai fini par dormir, épuisé à l’entrée d’un bois ou les fougères furent à nouveau mon seul abri. J’ai eu du mal à émerger d’un sommeil comateux le lendemain matin. Je me suis dit que là il fallait trouver à manger faute de quoi je n’aurais plus qu’à me coucher et mourir de faim et de froid. J’ai quand même eu la force de partir, tout doucement. Il n’y avait plus de maison le long de cette route de forêt mais je n’avais pas le courage de faire demi-tour. La neige s’est mise à tomber, mollement heureusement. Au bout de quelques centaines de mètres j’ai enfin trouvé une maison habitée car de la fumée s’échappait de la cheminée. Par la fenêtre éclairée je voyais un arbre de Noel comme j’en avais déjà vu chez mon maître. La barrière était ouverte. Je suis entré avec précaution mais aucune odeur de collègue hargneux n’était là pour m’arrêter. Je me suis assis assez loin devant la porte. J’attendais un miracle qui seul maintenant pouvait me sauver. La porte s’est ouverte et deux enfants sont sortis pour jouer dans la neige qui commençait à tomber assez dru. Quand ils m’ont vu ils se sont arrêtés et sans crainte sont venus me caresser. Geste sympathique mais loin de satisfaire mes attentes.
-          Maman, viens voir il y a un chien dans la cour. Il a l’air gentil !!!
La mère puis le père sont sortis à leur tour. Ils ont bien vu que je ne représentais aucun danger. Je tremblais de froid et de faim. Le père des enfants s’est approché et m’a regardé dans les yeux. Il avait un regard chaud et doux. Il a tâté mon collier et a trouvé mon nom gravé sur la petite plaque en laiton rivetée sur le cuir.
-          Il s’appelle Balthazar !!
Il m’a pris dans ses bras et nous sommes tous rentrés dans la maison. Que vous raconter de plus ? C’était Noel et je venais de trouver un nouveau foyer.
Récit de cette aventure retranscrit par Hyppolite Chlorate

mon beau tapis

J’aime les beaux tapis. Quoi de plus accueillant dans une maison qu’un beau tapis de laine à points noués à la main ? J’en achète rarement mais je les choisis toujours en harmonie avec le lieu, l’ameublement auxquels je le destine. Mon seul problème est l’entretien. Bien qu’un tapis de qualité ne soit pas fragile il faut l’entretenir. Passer l’aspirateur ne suffit pas. Il faut le battre donc le sortir, l’étendre sur un fil solide ou un chevalet spécial et le battre vigoureusement. Il faut se méfier des produits miracles pour enlever les taches. Le résultat est souvent décevant. Souvent pendant mon achat, je discute avec le vendeur pour apprendre le petit truc génial me permettant d’entretenir mes tapis sans fatigue. Tout ce que j’ai entendu jusqu’à présent m’a été de peu de secours. Sauf lors de mon dernier achat. C’est est un Beloutch tissé en Iran et venant d’Afghanistan. Ses dimensions sont modestes mais il s’intègre bien dans ma chambre. Et le vendeur m’a garanti qu’il était autonettoyant. J’ai d’abord cru qu’il plaisantait mais le connaissant bien j’ai fini par accorder un peu de crédit à ses dires. D’autant plus que le prix était dissuasif. Le double du prix habituel pour ce modèle de tapis. A ce prix là ce n’était pas un argument commercial trompeur. J’essayais d’en savoir plus avant de me décider. En avait-il vendu beaucoup ? Quel retour des clients ? Peine perdue, c’était le seul tapis autonettoyant qu’il avait à vendre. Par contre l’histoire de ce tapis faisait rêver. Il avait appartenu à un chef de guerre Afghan dont le harem avait été célèbre dans sa région. Mon vendeur, intarissable sur le sujet m’inonda de noms de cousins et parents divers du propriétaire de ce tapis. Ce tapis avait été volé plusieurs fois et à chaque fois le cheik en question l’avait récupéré après des combats féroces. C’est la guerre actuelle qui l’avait poussé à vendre et son harem et ses tapis. J’aime les objets avec de belles histoires et ce sont les aventures de ce tapis qui me décidèrent. Pour respecter les traditions j’ai marchandé un peu mais avec peu de résultat. Je suis parti avec mon tapis. Comme chacun sait les tapis tissés manuellement sont assez lourds et j’ai sué pour le porter jusqu’à ma voiture.
Mon tapis est maintenant à sa place dans ma chambre. Je l’admire tous les soirs avant de me coucher. La couleur dominante est le rouge bordeaux assez foncé. Les dessins géométriques en blanc et noir sont habilement disposés. Pris par d’autres occupations j’ai vite oublié ses capacités autonettoyantes jusqu’au jour où j’ai fait tomber une tartine de beurre dessus. J’avais eu un petit creux dans la matinée et je remontais dans ma chambre chercher un mouchoir en tenant la tartine dans la main droite. En tournant au pied du lit ma main a heurté le bois du lit et bien entendu la tartine m’a échappé et s’est écrasée sur le tapis, côté beurre bien entendu. Avant que j’aie réalisé ce qui se passait j’ai vu ma tartine se dissoudre puis disparaître en quelques secondes, comme engloutie par le tapis. Je suis resté tout bête d’abord puis effrayé ensuite par cet exploit incompréhensible. J’ai d’abord cru avoir rêvé puis l’évidence a pris le dessus ; Mon tapis Beloutch a effectivement bouffé ma tartine. Je l’ai retourné : rien dessous. Peut-être une petite excroissance à l’endroit où la tartine était tombée. Je suis redescendu à la cuisine me faire une autre tartine et je me suis assis pour réfléchir à cette disparition magique de ma tartine. J’ai pris dans la boîte aux bricoles de la cuisine un vieux stylobille et je suis remonté dans ma chambre. J’ai laissé tomber le stylo. Rien. Après quelques secondes je l’ai repris. Cela ne m’avait rien appris. Le téléphone a sonné, je suis allé répondre et d’autres tâches sont venues m’occuper l’esprit et les mains. Le soir j’ai eu peur de fouler mon tapis avant de me coucher. J’ai abordé le lit par l’autre côté et cette histoire de tartine a commencé à m’obséder. J’ai mal dormi mais quand même pris conscience au réveil que pendant des semaines j’avais marché sur mon tapis sans qu’il m’arrive rien. Je me suis levé et j’ai foulé mon tapis sans hésitation.
Toute la journée suivante j’ai ruminé le problème du tapis glouton. J’ai posé un morceau de sucre sur le tapis : rien. J’ai étendu une serviette de toilette : rien. J’ai renversé une demi-bouteille d’encre Waterman dont je ne me sers plus : pfuit !! la tache d’encre disparue. Mon tapis ne supporte pas ce qui tache. C’est bien ce que m’avait dit le vendeur. Je suis retourné le voir et je lui ai fait part de ma satisfaction. Quand je l’ai quitté il m’a dit en sourient : « et vous n’avez pas encore rien vu. »
Les semaines ont passé et j’ai fini par m’habituer à ce tapis qui ne supporte aucune souillure. C’est vraiment très pratique et le prix que j’avais payé m’a semblé très justifié.
J’ai quand même voulu voir jusqu’où allaient ses pouvoirs de nettoyage. J’ai laissé tomber une côte de porc : engloutie en quelques secondes. C’en est presque effrayant. Et avec un gigot ça donne quoi ? Pareil, volatilisé le gigot. J’ai arrêté mes essais et j’ai tout fait pour oublier ce tapis. Je me suis mis à voyager : l’Espagne et ses magnifiques cathédrales, l’Irlande, ses pubs et ses landes de tourbe, les châteaux écossais. Je profitais de ces voyages pour glaner des informations nécessaires à mon nouveau roman que j’avais du mal à démarrer. J’ai rencontré des gens extraordinaires et eu des conversations enrichissantes. J’ai fini par reléguer dans un coin de ma mémoire ce fameux tapis. Je suis alors rentré chez moi, fatigué des voyages et prêt à écrire mon roman.
J’avais à cette époque une maîtresse très mignonne dont les charmes m’avaient enchanté jusqu’au moment où la teneur de sa conversation avait commencé à m’agacer. Agacer est un euphémisme. En réalité je la supportais de moins en moins. Sans relâche elle me parlait mariage, état que je ne tenais pas à retrouver. Il était plus que temps de mettre fin à une relation trop envahissante à mon goût. Lors d’une soirée ou le champagne m’avait permis de supporter ses propos insignifiants sans m’énerver nous avons poursuivi l’échange dans mon lit. Une fois les choses essentielles terminées j’ai un peu brutalement, je le reconnais, poussé ma compagne vers le bord du lit et elle s’est effondrée sur le tapis.
Il est vraiment autonettoyant ce tapis, vraiment.
Hyppolite Chlorate

les bonnes questions

Dans la vie il est important de se poser les bonnes questions : Par exemple sur l’expansion de l’univers, l’avenir écologique de la planète, la vitesse de la lumière, le temps qu’il va faire demain et si j’ai assez de pain à la maison avant de rentrer parce que là, je passe juste devant le boulanger. Mais passons à une question existentielle. En roulant hier vers une ville voisine ou la période des soldes n’était pas close pour m’acheter un pyjama en pilou ou en soie, je ne suis pas encore décidé j’ai remarqué des taupinières dans les champs. Plein de taupinières. Mettant aussitôt ma petite machine à générer des pensées en marche j’en ai déduit que la population des taupes se portait bien et cela m’a réjouit, vous aussi j’espère.  Mais depuis cet instant une question me taraude : Quand une taupe meurt on l’enterre ou ? Et plus subtilement que veut dire l’enterrement d’une taupe quand sa vie se passe entièrement sous terre. Vous pouvez me le dire ? Sa dernière taupinière est transformée en mausolée ? Elle est incinérée, mais comment et par qui ? C’est énorme cette question non ?
Autre question sur le même sujet : on dit une taupe que ce soit mâle ou femelle.  Imaginez mon embarras lors d’une rencontre avec une taupe. Dois-je dire :
-          Bonjour Monsieur le taupe
Ou je dis :
-          Bonjour madame la taupe
Personne n’a pu me dire jusqu’à aujourd’hui quelle était la bonne formule. Et personne non plus pour me donner le moyen de différencier  mâle et femelle.
-          Troisième question et ce sera la dernière : Comment la famille est avertie de la mort du ou de la taupe ? Elle meure toute seule sans accompagnement ? Sans un parent, un ami pour lui tenir la main pendant ses derniers instants ? Pas d’ONG  se préoccupent de cette solitude affligeante ? Pas de prêtre pour lui donner l’absolution  et lui pardonner tous ses péchés ?
Vous voyez que mon grand âge ne m’empêche pas de me poser les questions qui comptent et font de l’homme que je suis, sans me vanter,  un exemple pour les générations à venir.
Demain, nous parlerons du cloporte dont l’extinction est prévue dans peu de temps par les scientifiques les plus sérieux.
 
Professeur Chlorate

mes nouvelles bottes

Il faut toujours se méfier des achats compulsifs en brocante ou en salle des ventes. Je viens d’en faire l’expérience. Non pas que mon achat m’aie déçu, non, mais il m’a beaucoup surpris et mis dans des situations inconfortables.
J’aime fréquenter les salles des ventes. J’y prends plus de plaisir que je n’en prendrais dans un casino si je fréquentais ce genre d’endroit. Mon plaisir se déroule en plusieurs étapes.
Etape 1 : Découverte et épluchage du catalogue, moment délicieux. On surligne les articles intéressants, on phantasme sur des articles qu’on n’achètera jamais. Je pense à un appareil photo, le Compass de Jaeger LeCoultre, un appareil photo miniature qui est un chef d’œuvre de précision et de complexité. Son prix n’est pas à la porte de ma bourse. Parfois je ne cherche rien de particulier. J’attends le coup de cœur pour l’objet dont j’ai rêvé un jour ou l’autre, il y a parfois bien longtemps. Je me souviens de l’écritoire de marine qui fait le beau sur mon bureau dont j’avais longtemps désiré. Ou bien la chambre photographique de voyage en acajou. Deux objets qui m’ont séduit et que j’ai achetés avec un plaisir intense. Mais ce ne sont pas les seuls. Je pourrais en citer une dizaine d’autres.
Etape 2 : le voyage car la salle des ventes n’est pas toujours à proximité. Par exemple pour aller à Chartres depuis notre campagne profonde cela nécessite une organisation et un timing sans faille. Nous devons donc nous lever tôt, organiser la répartition territoriale de nos chats et leur confort pendant notre absence. 7h33 départ depuis notre petit village du fin fond de l’Orne. Une route bien connue et sans incident notable. Arrivée au parking de la cathédrale à 10 heures mais entrée dans la salle de vente à 10h10 : Premier lot déjà adjugé et celui que j’avais repéré déjà parti. Conclusion, la prochaine fois partir à 7 heures.
Etape 3 : Après le catalogue d’où je tire un extrait pour bien suivre la vente il y a la vente elle-même. Plus le moment où va apparaître le premier objet de la liste s’approche plus les battements de mon cœur s’accélèrent. Le numéro attendu est annoncé et rapidement décrit. Prix de départ, parfait, pas trop élevé. Une, puis 2 enchères, j’attends de savoir combien il a d’enchérisseurs. Les enchères montent et le nombre d’enchérisseurs diminue et le prix est toujours en-dessous de mon plafond. Je me décide et lève la main. Le commissaire priseur m’a vu, le prix monte, bientôt nous ne sommes plus que 2 à enchérir. L’adversaire lâche prise, une foi deux fois, adjugé. Je lève mon étiquette avec mon numéro. Ouf, j’ai gagné. Mon épouse me glisse sournoisement : Tu n’avais pas prévu de monter aussi haut ? Tu as raison ma chérie mais je ne pouvais pas laisser passer ce lot, et puis l’écart n’est pas énorme. Tu as 20% de frais en plus. Ouais…. Le lot suivant m’échappe, je me venge sur le troisième lot. La vente se termine, il reste à payer et faire la queue pour emporter mes lots.
Etape 4 : le retour et l’examen des achats. Moment crucial car parfois il y a une mauvaise découverte mais parfois aussi une bonne surprise.
Pour le cas qui nous intéresse ce fut une surprise, et même une grande surprise. J’étais parti seul ce samedi là vers une grande ville du Cotentin dont les ventes sont bien connues des amateurs. Souvent pour des livres de collection, parfois pour des ventes après décès. J’y étais allé pour trouver une édition rare des Mémoires de Casanova. L’édition en question m’échappa et frustré de cet échec je ressentis le besoin irrépressible d’enchérir sur quelque chose, n’importe quoi à la limite. J’ai donc enchéri sur une paire de bottes. Attention pas n’importe quelles bottes. Des bottes de postillon du XVIIème siècle. Je suis rentré à la maison peu fier de mon achat. L’euphorie de la vente était passée. Mon épouse, toujours aussi encourageante me dit : Que vas-tu faire de ces bottes ? Bonne question amour de ma vie que j’aime.. Un porte-parapluie ? Un vase pour des fleurs artificielles sur ma tombe peut-être ?
Vous devinez que mon humeur n’était pas joyeuse.
Je portais donc ces fameuses bottes au grenier. Qu’elles étaient lourdes. Certainement pas faites pour marcher. En me renseignant en divers endroits dont le musée de la poste je découvris que ces bottes étonnantes servaient à protéger les mollets et les genoux des postillons contre les chocs du timon des voitures qu’ils convoyaient. La semelle en bois ou en cuir était fixée à l’empeigne par des chevilles. Elle était incurvée pour retenir
l’étrier sur lequel elle prenait appui. Ces énormes chaussures sont entrées
dans la légende sous le nom de bottes de « sept lieues ». En effet, à l’origine, les relais étaient distants en moyenne de sept lieues. Le chat botté pouvait donc sauter d’un relais à l’autre, ce qui, on en convient, n’était pas une mince performance !
Ces bottes preuve irréfutable que les achats compulsifs peuvent faire des ravages dans un couple sont restées longtemps au grenier sans que je m’y intéresse. J’essayais de les oublier, tout simplement. Et puis un jour je les ai ressorties pour réfléchir à nouveau sur leur possible usage. C’était un mardi après-midi, jour de sortie de mon épouse. Cela me protégeait des remarques acides qui m’auraient pas manqué de me rappeler l’erreur de mon achat comme à chaque fois. J’ai donc descendu ces bottes de postillon et par curiosité je les ai enfilées après avoir vérifié qu’aucune araignée n’était dedans.
Je n’ai fait qu’un pas qui m’a transporté de l’autre côté de la route à plus de cinquante mètres.
Vous pouvez maintenant m’appeler le Chat Botté.

la voisine

Norbert Iconos était un aimable retraité, bien tranquille vivant heureux dans une maison bien tranquille également. Norbert était resté bel homme sans l’embonpoint habituel des hommes de son âge, le cheveu blanc mais bien fourni et aucune infirmité de l’âge ne l’avait encore touché. Sa vie se partageait entre son jardin, ses chats et sa collection d’éditions rares des œuvres de madame de Sévigné, madame de Lafayette et Ninon de Lenclos dont il prenait un soin jaloux. Je crois savoir qu’il cherchait à travers leurs écrits les preuves d’une relation plus intime que celle signalée par les historiens et biographes. Il courait les salles des ventes dès qu’un écrit intéressant était signalé. Les années s’écoulaient sans évènement plus marquant que le décès d’un voisin ou d’un ami. Un évènement pourtant banal est venu bouleversé sa vie tranquille.
Son voisin le plus proche, Georges, a vendu sa maison. Dit comme ça on ne voit pas trop d’où peut venir un problème, c’est vrai mais un peu de patience. Son voisin est un provincial-parisien. Cela signifie qu’il réside habituellement dans la région parisienne et qu’il possède dans le village de Norbert une autre demeure. La maison dont je parle était celle de sa femme, morte il y a déjà quelques années et que manifestement il ne regrette pas. Il faut dire que la Thérèse était un peu beaucoup crampon. Il ne vient ici que quelques fois par an et une partie de l’été. Donc sentant sa mort prochaine il fit venir ses enfants et leur parla sans témoin. Désolé j’ai confondu avec la fable de la Fontaine qui m’est venue spontanément à l’esprit. Donc sentant sa mort prochaine il a décidé de vendre cette maison qui le harcelait avec son champ à faucher et la haie à tondre. Il a un fils qui ne s’est jamais intéressé vraiment à cette maison et qui la préfère transformée en bons billets de banque qui ne demandent aucun entretien ni annuel ni journalier.
Cette maison voisine a donc été vendue assez rapidement. Georges a invité Norbert à célébrer cet évènement par un apéritif whisky-Coca et cacahuètes. Voilà au moins une chose à laquelle il échappera dorénavant car Norbert déteste le mauvais whisky et le coca.
Manifestement le nouveau propriétaire que Norbert n’avais qu’aperçu jusque là avait d’autres goûts que son voisin. Les artisans se sont succédé à un rythme implacable et la maison a été complètement transformée. Norbert a craint le pire mais rien n’est venu bouleverser son train-train quotidien ni empiéter sur sa propriété.
Il y a donc un mois le nouveau propriétaire est venu emménager. C’est là que l’aventure de Norbert commence. Jusque là je ne vous ai décrit que le cadre à grands traits. La suite sera plus intéressante, enfin je crois.
J’ai oublié de vous dire que Norbert était marié. Cela va prendre une certaine importance dans l’avancement de mon récit. Son épouse jouait son rôle d’épouse avec application, économie, parcimonie même, sans enthousiasme particulier mais sans enfreindre les lois tacites que Norbert avait imposées : Tu mènes ta vie comme tu l’entends et j’en fais de même de mon côté. La fidélité faisait quand même partie de l’accord et était respectée d’un côté comme de l’autre. Ils avaient tous deux découvert les lois d’une vie sans conflit, on ne peut que les en féliciter.
J’aurais du vous dire que la propriétaire était arrivée il y a un mois.
Comme prévu, en femme au fait des usages la voisine est venue se présenter à Norbert et son épouse. Je vous passe les propos échangés qui n’ont pas dépassé le niveau du savoir-vivre habituel. Elle leur a expliqué que son retour à la campagne était aussi un retour sur son enfance car elle y avait vécu jusque vers l’âge de 10 ans. Ils ont échangé quelques uns de ces souvenirs qui se sont révélés très proches sur bien des points.
Norbert n’avait qu’une crainte à propos de cette nouvelle voisine : qu’elle étende son territoire jusqu’à empiéter sur le sien. Ce ne fut pas le cas. La voisine était discrète. Elle passait beaucoup de temps dans son jardin derrière la maison, loin des regards de Norbert. Quand elle partait en voiture s’approvisionner en ville on entendait à peine le bruit du moteur. Après quelques temps cette discrétion devint quand même trop discrète. Malgré lui Norbert aurait aimé en savoir plus sur cette voisine. Il s’était bien sur fait une idée de son physique. Elle était aussi grande que lui, brune avec des yeux très noirs et Norbert estimait son âge entre cinquante et soixante ans. Elle avait de belles jambes, ce que Norbert avait pu voir le jour ou il l’avait rencontrée dans les allées du supermarché.
De ce jour là une petite mécanique insidieuse s’est mise en route dans le cerveau de Norbert. Il lui donna le prénom de Ninon quand elle occupait ses rêves et cela arriva de plus en plus souvent. Il imagina une relation tout d’abord très platonique : découverte de goûts communs, complicité de plus en plus vive. Il vit rapidement en sa voisine la réalisation de ses rêves les plus fous que son épouse ne pouvait combler.
La voisine, appelons la Ninon puisque c’est le nom que Norbert lui a donné, ne venait jamais demander un dépannage de sel, pain ou œuf comme il est de coutume entre voisins. Les prétextes à rencontres et échanges étaient donc nuls jusqu’au jour où. C’était un mardi après-midi. Coïncidence bien aimable, c’est le mardi après-midi que l’épouse de Norbert va rejoindre ses amis pour une marche sur les sentiers de randonnée de la région. Ces après-midi pédestres permettent à l’épouse de Norbert de satisfaire son besoin d’échanges, de papotages divers, que son mari peu bavard se refusait à satisfaire.
Cet après-midi là Ninon vint frapper à la porte de Norbert qui en bafouilla de surprise. Ninon s’excusa de le déranger mais avec un tel sourire que Norbert comprit que la belle avait surpris son émoi.
- Dites-moi, voisin, savez-vous s’il y a un puits dans ma maison ? J’aimerais bien pouvoir arroser mes légumes sans me ruiner en factures d’eau.
- Je crois chère voisine qu’il y en a un mais votre prédécesseur n’a jamais voulu installer de pompe car il ne cultivait rien ici. Son jardin dans la région parisienne lui suffisait. Je crois savoir ou se trouve ce puits, il me l’avait montré.
Les voilà partis dans le jardin de la maison et au pied du mur Nord une petite dalle en béton fut mise à nu. Norbert indique à sa voisine le nom de l’entrepreneur qui pourrait construire le puits et installer la pompe nécessaire. En remerciement Norbert fut invité à boire le thé ce qu’il accepta sans manière. La conversation s’engagea d’abord sur un terrain sans risque : les habitants du village, les coutumes locales qui faisaient de ce village un musée de la paysannerie des années 50 : le repas aux tripes de la société de pèche, le comice agricole et les vœux du maire tous les ans au mois de janvier. La conversation dériva rapidement sur les goûts littéraires et musicaux. Norbert qui n’était guère mélomane mais qui avait une bonne mémoire soutint la discussion en citant Glen Gould et Sviatoslav Richer, son amour de Mozart et à tout hasard Arnold Schönberg et Pierre Boulez pour avoir l’ai moderne. Heureusement Ninon n’était pas fan de cette musique mais fut impressionnée par les connaissances de Norbert. Ne voulant pas être en reste elle se mit au piano et lui joua son morceau préféré des variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach. Là notre Norbert fut subjugué, envouté et tellement ému qu’il repartit en ayant pratiquement perdu la parole. Ninon le vit partie un sourire attendri et un peu moqueur aux lèvres.
Le mardi suivant Norbert vint demander à sa voisine des nouvelles de son puits. Nouvelles qu’il connaissait fort bien car il avait eu l’entrepreneur sollicité au téléphone. Mais un bon prétexte de visite reste un bon prétexte. Comme le mardi précédent la conversation reprit sur les goûts de chacun. Norbert osa parler de ses livres précieux sur ses trois héroïnes du XVIIème siècle. Ninon fut impressionnée mais moins que d’apprendre que Norbert s’adonnait également à la couture. Elle vint chez lui admirer les diverses machines à coudre de Norbert et les différents ouvrages réalisés par celui-ci. Elle avoua n’avoir aucun don pour la couture et s’en désolait.
De mardi en mardi les échanges se poursuivirent sans jamais dériver du ton de la bonne compagnie même si chacun sentait que leurs échanges prenaient un ton parfois très intime. Norbert ne s’étonna pas de constater que leurs échanges n’avaient vraiment lieu que le mardi, il y trouvait trop d’avantages. S’il arrivait qu’ils se rencontrent un autre jour le ton restait distant bien que courtois. La nuit son esprit commençait à s’égarer dangereusement et les projets les plus fous faisaient la sarabande dans sa tête. Vous en devinez le contenu.
Ce contenu trouva un mardi matière à se concrétiser. Ninon vint lui demander de faire un ourlet de pantalon qu’elle avait acheté et qui, s’il lui allait bien à la taille, était un peu trop long. Elle n’aimait pas faire des revers. Ensemble ils choisirent le fil qui conviendrait dans la collection de bobines de Norbert et ils allèrent chez elle pour ajuster la longueur des jambes du pantalon.
Ninon choisit d’abord la paire de chaussures qu’elle mettrait avec ce pantalon afin de prendre en compte la hauteur du talon. Norbert s’attendait à ce qu’elle s’isole dans la salle de bain pour enlever le pantalon qu’elle portait ce jour-là et enfiler le pantalon neuf mais non. Elle fit descendre le pantalon puis s’assit sur le canapé pour finir de l’enlever en disant à Norbert :
- Entre voisins on ne va pas faire de manière n’est-ce pas Norbert ?
La vision de la petite culotte de Ninon enflamma notre pauvre Norbert. Ce fut encore pire quand Ninon monta sur la table du salon pour que Norbert soit plus à l’aise pour ourler le tissu. Le tissu doit se replier vers l’intérieur de la jambe avant d’être fixé par une épingle de couturière. Pour ce faire il faut glisser sa main sous le pantalon, frôler la jambe et remonter le tissu. Les yeux, la bouche et le nez de Norbert étaient au niveau du pubis de la belle Ninon qui jouait l’indifférente. Norbert suffoquait presque mais réussit à épingler le tissus sans blesser sa belle voisine.
Ce mardi après-midi déclencha dans l’esprit de Norbert une tempête érotique et dévastatrice. Il passa une semaine tourmentée à se demander si son serment de fidélité n’allait pas être victime d’un geste meurtrier.
Il passait en revue tout ce qui le rapprochait de Ninon et tout ce qui le séparait de son épouse qui lui apparaissait maintenant comme une femme de ménage sans attrait. Il en était honteux mais revenait toujours aux charmes de Ninon. Il comprit aussi enfin que la manœuvre de Ninon avait été bien organisée et que les conséquences de son geste ne lui avaient pas échappé.
Le mardi suivant quand il sonna pour apporter le pantalon source de ses tourments, Norbert était bien décidé à vérifier son hypothèse. Quand Ninon monta sur la table du salon en se tortillant pour ajuster le pantalon Norbert se redressa, prit Ninon par la taille et entreprit un baiser qui ne fut pas refusé, bien au contraire. La suite se déroula sur le canapé qui n’avait pas vu pareil chahut depuis longtemps.
La soirée de Norbert avec son épouse fut particulièrement silencieuse. Madame ne s’en formalisa pas habituée qu’elle était au mutisme de son mari. Norbert s’attendait à entendre une remarque perfide, une question pleine de sous-entendus, mais rien ne vint troubler ses rêveries.
Les deux mardi suivants se passèrent sans rencontre torride entre Norbert et Ninon. Ils s’évitaient. Mais cela ne pouvait durer indéfiniment. Un autre mardi vit les résolutions de chaste voisinage s’envoler et le canapé de Ninon subit à nouveau quelques outrages.
Norbert réalisa alors que cette situation ne pouvait s’éterniser. Il fallait trouver une solution. Le divorce ? Il posait plus de problèmes qu’il n’en résolvait. Continuer ce partage entre l’épouse bonne ménagère et la maîtresse, c’était bon au théâtre mais dans la réalité cela finirait forcément par un drame.
Le meurtre ? Les faits divers montrent que le meurtrier passionnel est toujours rattrapé par la justice à moins qu’il se suicide. Le suicide ? Norbert n’y pensait pas, pour lui en tout cas. Les nuits passaient et le problème restait entier. Norbert repris la lecture des romans d’Agatha Christie pour trouver le poison indétectable qui aurait pu lui apporter une solution efficace. Aucun des poisons cités ne se trouvaient en vente sur le web. Là aussi il chercha le produit miracle, sans résultat jusqu’à ce qu’une idée précise et tortueuse lui vint à l’esprit. Son épouse avait une peur panique des serpents. Que se passerait-il si un soir, au moment de se mettre au lit elle découvrait une vipère dans son lit ? Crise cardiaque peut-être ? suivie d’un SAMU occupé ailleurs et arrivant trop tard ? Le projet prenait forme. Norbert, se satisfaisait de voir sa responsabilité nettement atténuée par le fait que ce n’était pas lui l’assassin mais la vipère.
Un mardi en fin d’après-midi alors que Norbert avait pris sa résolution et n’attendait plus que l’occasion de trouver une vipère son épouse rentra toute guillerette.
- Norbert j’ai une grande et importante nouvelle à t’annoncer. Tu ne seras pas surpris. J’ai trouvé l’homme de ma vie riche et bavard, ce que tu ne seras jamais et nous allons divorcer pour que je puisse l’épouser. De la sorte tu pourras en faire autant avec ta chère voisine que tu apprécies tant.
- Mais ma chérie…
- Non, Norbert ne proteste pas. Cette solution me semble la plus sage pour nous deux.
Norbert alla se coucher, soulagé de ne pas avoir à accomplir son forfait et vexé de constater que son épouse n’avait pas été dupe et avait mené l’affaire de main de maître.
Le lendemain il découvrit un panneau : maison à vendre sur la barrière de la voisine.
Chienne de vie……